Souvenirs et témoignages sur Lamine Guèye : La saga méconnue d'un Doyen des chefs d'Etat
Premier docteur d'Etat en droit africain, premier Président de l'Assemblée nationale, premier maire de Dakar. Me Lamine Guèye mérite un hommage à la hauteur des responsabilités qu'il a exercées au Sénégal et en Afrique, mais aussi eu égard à sa contribution directe à la formation académique de grands cadres comme Valdiodio Ndiaye, Cheikh Anta Diop, Me Babacar Sèye ou… Me Abdoulaye Wade, pour ne citer que ceux là. Décédé le 10 juin 1968, Lamine Coura Guèye, premier avocat noir souffre paradoxalement d'un déficit de notoriété si peu mérité. Fils d'un riche commerçant, Birahim Guèye, et de Coura Guèye, Me Lamine Guèye est né le 20 Septembre 1891 à Médine dans le Soudan français, actuel Mali. En 1930, il rencontre en France Marthe-Dominique Lapalun, sa future épouse d'origine guadeloupéenne avec qui, il n'aura qu'un seul enfant prénommé Iba décédé très jeune. Néanmoins, il adopta Renée, la fille de Marthe.
Relations avec Senghor
A la mort de Blaise Diagne en 1934, treize étudiants et élèves poursuivant leurs études supérieures en France demandent à Lamine Guèye de se présenter aux élections partielles du 29 août de cette même année. Parmi eux, le jeune Léopold Sédar Senghor alors licencié ès-lettres, étudiant à la Sorbonne et à l'Ecole des Hautes Etudes. Avec l'accord des Français, Lamine Guèye ramène Senghor au Sénégal et en fait son protégé. Au fil des années, les deux hommes s'unissent dans le cadre des négociations devant conduire à l'Indépendance. En face d'eux, d'autres leaders africains favorables à l'autonomie des territoires de l'Aof plutôt qu'à une structure fédérative. Le Sénégal parvient ainsi à la création de la Fédération du Mali regroupant les deux entités Mali et Sénégal. Mais, à en croire le Pr Amady Aly Dieng, leur entente ne dure pas longtemps, car entre 1946 et 1948, des conflits et divergences minent complètement le parti socialiste Sfio. «La première divergence majeure porte sur la nature de la relation entre la Sfio Sénégal et la Sfio France. Senghor n'est guère d'accord avec l'inféodation au parti français et se prononce ainsi en faveur d'une rupture organique avec la Sfio France. Une autre raison de leur problème est que les deux compagnons n'ont ni la même conception du parti ni la même idée de l'orientation qu'il convient d'imprimer à leur action. En outre, ils ont un tempérament différent. Et leurs origines familiales respectives, leurs sensibilités religieuses et la différence de leur formation idéologique ne concourent pas à les faire cohabiter de manière durable», explique l'universitaire. «La dernière raison de la rupture des deux hommes, ajoute le Pr Dieng, est la gifle administrée par Lamine Guèye à l'administrateur de la France d'Outre-mer à Bakel et qui a provoqué l'ire du syndicat des commandants de cercle.»
Face à de tels écarts, Senghor démissionne de la Sfio et crée un nouveau parti : le Bloc démocratique sé-négalais (Bds). D'après Fatou Guèye, nièce du premier avocat noir, «les militants de Senghor ne se gênaient pas pour attaquer Lamine Guèye en le traitant d'ivrogne et d'athée ; ce que ce dernier n'approuvait nullement. Et c'est ainsi qu'il rétorquait : quiconque me traite ainsi, je ne lui pardonnerai jamais !»
Par la suite, ce qui dessert Lamine Guèye lors des élections législatives, c'est d'avoir limité ses sorties aux quatre communes (Saint-Louis, Dakar, Gorée et Rufisque) pour privilégier l'électorat des villes au moment où Senghor investit le monde rural, une stratégie qui lui permet de constituer une base électorale plus large. Le natif de Joal va voir les paysans, mange avec eux, et leur raconte même qu'il est paysan comme eux. Conséquence : Me Lamine Guèye est battu aux élections législatives de 1951 par le candidat senghoriste Abass Guèye.
Malgré leur séparation politique, Senghor reste un fan de Lamine Guèye à l'endroit de qui il dresse un portrait flatteur : «Il rassemble en sa personne tous les dons et toutes les séductions : la naissance et l'intelligence, l'aisance et la générosité, la culture et l'éloquence.»
L'avocat dEfenseur
Premier avocat défenseur africain auprès de la Cour d'Appel de l'Afrique occidentale française (Aof), Me Lamine Guèye défend les municipalités contrôlées par des Africains contre les puissantes maisons de commerce de Bordeaux. Il s'investit également auprès d'autres personnalités africaines alors persécutées par les autorités coloniales comme Cheikh Hamallah, Me Amadou Diop, El Hadj Magatte Bâ... D'autre part, il s'illustre dans la défense des tirailleurs «Sénégalais» inculpés lors des évènements tragiques survenus au camp de Thiaroye. Malgré la position de son parti, la Sfio, qui a voté en 1947 la levée de l'immunité de trois parlementaires malgaches, il prend sa Robe pour aller les défendre devant le tribunal de Tananarive.
Par ailleurs, les premières plaidoiries du jeune avocat de trente ans sont consacrées à des procès politiques ou étroitement liés à la politique. Il les énumère dans l'ouvrage du Pr Amady Aly Dieng : «Procès municipalités de Dakar et de Rufisque contre les établissements Maurel et Prom ; procès Galandou Diouf contre Gaston Saucet devant le tribunal de Saint-Louis opposant Amadou Duguay Clédor Ndiaye, maire de Saint-Louis, ès-qualité à la Compagnie française de l'afrique occidentale (Cfao).» De la nature de tels procès, Lamine Guèye disait : «Les affaires importantes touchant directement les responsables politiques du pays ne pouvaient manquer d'attirer les foules ardentes et passionnées aux audiences où elles devaient être débattues et même à celles où il ne s'agissait que de fixer la date des plaidoiries.»
Plus tard, c'est Amadou Duguay Clédor Ndiaye qui l'aide à gravir les échelons judiciaires en intervenant auprès du gouverneur de l'Aof. En 1931, il devient magistrat et pendant 6 ans, il est président de Chambre correctionnelle. En février 1937, il est nommé conseiller à la Cour d'appel de la Martinique. Trois ans plus tard, le virus de la plaidoirie le tient de nouveau, il quitte la magistrature, réenfile sa robe et rentre au Sénégal.
Me Abatalib Guèye (avocat) : «Il est un repère pour ce pays»
«C'est un heureux hasard de vous rencontrer car c'est toujours un honneur pour un avocat de parler de Me Lamine Guèye eu égard à ce qu'il a représenté professionnellement en tant que premier avocat noir. C'est un des précurseurs du barreau de sorte qu'aujourd'hui, tous les avocats se reconnaissent en lui. Il fait parti des icônes de la politique au Sénégal et en Afrique. Lamine Guèye est incontestablement un repère dans ce pays. Donc on devrait beaucoup plus mettre en exergue les qualités de tels hommes afin que la jeunesse s'en imprègne. Malheureusement, plus les générations passent, plus on s'éloigne de l'image de son image. Le fait de baptiser des artères en hommage à des figures comme Lamine Guèye ne suffit pas à les immortaliser. C'est dans les programmes scolaires et notamment en cours d'instruction civique que l'on doit mettre en exergue leurs qualités.»
Paul Diompy (commerçant) : «Intégrer sa vie dans l'enseignement»
«Je ne connais pas grand-chose de Me Lamine Guèye. Je sais tout simplement qu'il était avocat et Président de l'Assemblée nationale. Le problème est que, ici, les gens ne font pas d'effort pour le faire connaître aux populations. Je pense donc qu'il faudrait l'intégrer dans les programmes scolaires afin que les enfants puissent mieux le connaître car c'était un homme exemplaire.»
Pape Gaye (Cadre retraité à la Caisse de péréquation) : «La base de notre indépendance, c'est lui, pas Senghor»
«J'ai connu Me Lamine Guèye pour l'avoir approché, j'étais très jeune et c'était à l'époque de la Sfio et du Bds. Il s'est toujours battu pour la démocratie, c'est lui qui a été à la base de notre indépendance et pas Senghor comme les gens le pensent. Pendant la période de la Fédération du Mali, lorsque l'indépendance a été proclamée, c'est lui que les Maliens avaient choisi. Là se trouve toute l'histoire du Sénégal, et on n'en parle jamais. Les Maliens voulaient que Lamine Guèye soit président de la République, mais Senghor avait tout fait pour cacher cela car au moment de partir vers les indépendances, on devait le faire en principe avec la Côte d'Ivoire et le Soudan français (actuel Mali). Finalement, Houphouët-Boigny qui savait que Senghor est une girouette a désisté et nous sommes partis en indépendance avec les Maliens … En tout cas, beaucoup de nos cadres sont devenus ce qu'ils sont grâce au président Lamine Guèye.»
Waoundé Sakho (vendeur de chaussures) : «Il faut écouter les anciens pour mieux le connaître»
«Il parait que c'était un homme bien qui a beaucoup travaillé pour le Sénégal. Je suis né en 1978, j'entends juste les gens parler de lui en disant que c'était un exemple. Pour mieux le connaître, il faut juste que les jeunes écoutent les anciens, ceux qui ont été témoin de son époque, afin d'en tirer le maximum d'enseignements.»
Ramata, commerçante : «Je ne connais pas Lamine Guèye»
«Je ne connais rien sur Lamine Guèye, je suis analphabète. Je n'entends pas les gens parler de lui, ce qui fait que je ne le connais pas du tout.»
Wezani (commerçant sénégalais d'origine libanaise) : «Lamine Guèye est le père du Sénégal»
«C'est un grand homme politique sénégalais et un avocat qui a participé à l'indépendance du Sénégal. Je le connais vaguement car on a tendance à oublier les grands noms. Mais Lamine Guèye est le père du Sénégal et on doit parler de lui davantage. Dans les journaux, on ne parle jamais de lui, on s'attarde sur des sujets de peu d'importance. C'est dommage.»
Côté jardin - Le thiou cary, son plat préféré…
Raconté par ses proches parents, Lamine Guèye apparaît sous les traits d'un homme ordinaire loin d'être grisé par le prestige de ses charges et fonctions. Générosité, modestie, il était aussi un gourmet qui se faisait un devoir d'intervenir dans la préparation de son plat préféré, le thiou cary.
Chez les membres de sa famille que nous avons rencontrés, Lamine Coura Guèye est reconnu d'emblée comme un homme très poli, généreux et adorant ses proches. Par exemple, il trouvait toujours du temps pour aller voir son meilleur ami, Amadou Touré, où son frère unique Amadou Guèye dont le fils, El Hadj Thiada Guèye, était son chauffeur. Tous deux logeaient à la Médina.
Plus âgé sans doute, mais aussi et surtout très conservateur. «Mon père était si orgueilleux que lorsque tonton Lamine le poussait à inscrire ses enfants à l'école, il refusait en lui disant sèchement : non Lamine ! Mes enfants n'iront jamais à l'école fréquenter les blancs ! Amadou était très nerveux, il se disputait parfois avec Lamine qui, cependant, ne répliquait jamais eu égard au respect qu'il avait du droit d'aînesse.»
Extrême manifestation de cette retenue que rapporte Fama Guèye : «Quand mon père lui criait dessus, Lamine feignait de ne rien entendre, et les bras au dos, il regardait les portraits affichés au mur, faisant les cent pas, et il changeait brusquement de sujet en disant par exemple : Amadou, c'est qui sur cette photo ?» Une attitude qui énervait très fortement mon père car il voulait que mon oncle Lamine réponde à ses provocations.»
Malgré ces querelles anodines et plutôt fraternelles, le benjamin Lamine prenait bien soin de son frère Amadou. A la mort de ce dernier, le corbillard était escorté par les Spahis. Curieusement, c'est à ce moment seulement que les voisins de l'ex-président de l'Assemblée nationale découvrirent que Amadou Guèye était le frère sanguin de Lamine Guèye.
A ce niveau, ressort une autre qualité de Lamine Guèye que décline Fatou Guèye, une autre nièce que nous avons dénichée à la rue 5 angle Blaise Diagne. «Les funérailles de tonton Amadou furent grandioses et c'est Lamine qui avait tout organisé. Sa générosité était telle que c'est tout le monde qui en bénéficiait, notamment par des pèlerinages à la Mecque. Et à la mairie de Dakar, ce sont les gens qui en profitaient, pas lui.» Généreux mais également modeste, selon Fatou Guèye. «Mon oncle avait une chambrette spécialement conçue pour ses recueillements spirituels. Cette pièce était remplie de livres de Coran. Il s'enfermait pendant des heures et beaucoup de gens ignorent ce côté spirituel de mon oncle. Sa mort n'a laissé personne indifférent.»
ELITISME - Formation des cadres sénégalais et africains : L'arme des bourses d'études
La formation supérieure des cadres du pays était une voie incontournable que Lamine Guèye a favorisée du mieux qu'il a pu pour décomplexer les élites locales face aux Français.
Comme pour donner raison à l'universitaire sénégalais, Félix-Houphouët Boigny, ancien élève de Lamine Guèye et futur président de la Côte d'ivoire, a dit un jour : «Nous sommes tant d'africains à lui devoir tant.»
Par Astou Winnie BEYE