mardi 12 juillet 2005

L'art contemporain se cherche toujours sans se trouver

A l’amorce de l’année 2005, l’art contemporain a continué à se chercher sans encore se trouver tout en ayant tâté de nouvelles expériences difficiles à saisir pour un public toujours aussi peu averti.

Des salons comme la FIAC ont accordé une large place à la photographie et à la vidéo sans pour autant provoquer d’enthousiasme surtout qu’à l’image de la planète, les sujets choisis ont paru en général peu joyeux. Pour le reste, les galeries ont présenté depuis ces dernières années des œuvres qui n’auront pas vraiment marqué les esprits alors que le marché international n’a fonctionné qu’à travers les idoles du moment, notamment Maurizio Cattelan, Jeff Koons, Damien Hirst, Cindy Sherman, Georg Baselitz, Gilbert & George, Gerhard Richter, Murakami et quelques autres.

Depuis que Picasso et Warhol sont devenus des légendes, le domaine de l’art contemporain a plutôt tourné en rond en butinant les fleurs fades des nouvelles expérimentations pour nous offrir au final un miel d’une saveur acide.

L’art contemporain ne vit que par les musées ainsi que par certains grands collectionneurs et quelques galeristes de renom qui font le marché, aidés en cela par les médias, mais les formulations proposées ici et là restent toujours aussi floues même si on se contente de suivre l’affirmation édictée par Duchamp que tout est art.

Ce qui fut de l’anti-art avec le Cubisme au début du XXe siècle devint ensuite de l’art. En suivant ce raisonnement, on pourrait alors préjuger que les œuvres issues des expérimentations actuelles finiront peut-être par être considérées comme des icônes de l’art comme les sérigraphies peintes de Marilyn Monroe, Elvis Presley ou Liz Taylor par Warhol sauf que ce dernier avait une tout autre stature que les artistes d’aujourd’hui qui, dans le registre de la provocation intelligente, n’arrivent pas à la cheville de Salvador Dali.

C'est en Allemagne que l'art contemporain a connu un développement significatif depuis ces vingt dernières années, Joseph Beuys ayant ouvert la voie à partir des années 1960. Par ailleurs, l'art contemporain a été le domaine où les prix ont le plus monté depuis 1985 mais les fondements de sa prospérité restent malgré tout fragiles en dépit des engouements constatés aux Etats-Unis et en Europe. Les artistes ont été reconnus rapidement, trop rapidement même sous l'effet d'achats en général spéculatifs. N'empêche, cet élan a entraîné la création de nombreux centres et de musées dédiés à cet art.

En fait, tout a été très vite, trop vite avec l'émergence de tendances comme les nouveaux fauves, le néo-figuratif, l'art brut, le néo-géométrisme et tutti quanti depuis le triomphe du Pop Art, aujourd'hui considéré comme plutôt classique après avoir effrayé les bourgeois.

Il ne faut pas oublier qu'au départ, nombre d'artistes furent tournés en ridicule ou malmenés comme ce fut le cas pour Georg Baselitz alors qu'à présent, cet artiste est considéré comme une star du marché. A l'image du monde, l'art a été bousculé par les changements alors que les artistes ont été plus autonomes qu'auparavant en s'intéressant avec plus d'acuité aux aspects sociaux.

Ces artistes ont grandi avec la télévision pour produire ensuite des oeuvres multimédiatiques en s'intégrant ainsi dans le monde des médias de la culture de masse, comme l'a signalé Klaus Honnef tout cela parce que nous vivons dans une culture post-moderne depuis le milieu des années 1970.

L'histoire de la peinture a changé sans rupture réelle car les acquis de la peinture moderne sont encore là quoique Picasso fasse aujourd'hui figure d'ancêtre. Un vent de liberté a soufflé alors sur l'art contemporain mais il y a eu par ricochet une sorte de non-respect qui a brouillé les cartes.Au final, l'art contemporain est parti dans tous les sens au point qu'il est difficile de se retrouver dans ce qui constitue un labyrinthe propre à créer un capharnaüm. Il n'y a plus de frontière bien définie, certains artistes restant ancrés dans les acquis alors que d'autres s'en sont radicalement démarqués. Il y a de la sorte une grande part d'indécision, de désespoir, de provocation et de dérision dans l'art contemporain devenu orphelin de Beuys et de Warhol qui surent canaliser leur propos.

Aujourd'hui, l’art contemporain ne manque pas d’artistes talentueux mais plutôt de lignes directrices intéressantes propres à motiver le public alors qu’en France, le soutien donné aux artistes reste sujet à caution car ce ne sont pas toujours les meilleurs qui profitent d’une aide publique, le choix des décideurs n’étant pas souvent le reflet des goûts de leurs concitoyens.
La création en France est donc plus mal lotie qu’en Allemagne ou en Grande-Bretagne, deux pays dont les artistes sont nettement plus présents que les Français sur la scène internationale. Quand on constate que les visiteurs d’une exposition à l’autre sont en majorité les mêmes, on en déduit forcément que le public français est restreint alors que les moyens de l’élargir sont réels, peu utilisés ou mal cernés.

Ainsi, à l’image de l’art contemporain, la FIAC se cherche en allant jusqu’à présenter des meubles Design signés Charlotte Perriand ou Victor Prouvé qui font un peu désordre parmi des dessins, des tableaux, des sculptures ou des installations sans compter qu’à chacune de des éditions de cette manifestation, on trouve plus de 60% d’œuvres créées par des artistes morts qui ne sont plus que les contemporains de naguère.

Ces chers disparus permettent aux galeries de vendre en s’évitant des déconvenues avec des créateurs bien vivants mais qui ne sont pas encore des valeurs consacrées. Pour que ceux-ci le deviennent, il faut souvent un coup de pouce d’un grand collectionneur avec en écho une retombée médiatique.

François Pinault achète une œuvre de Fabrice Hybert et automatiquement, la cote de cet artiste grimpe en flèche. Saatchi laisse tomber Sandro Chia et les prix des œuvres de l’artiste italien glissent comme le dollar. Tout ça pour dire que le marché de l’art contemporain se comporte comme la Bourse avec des valeurs qui s’affirment dans les ventes aux enchères organisées par Christie’s ou Sotheby’s ou dans des expositions montées par des galeries en pointe. Des expositions qui se veulent détonantes mais qui font souvent l’effet d’un pétard mouillé.

On en vient à regretter les années 1980 lorsque les artistes se cherchaient d’une manière jugée encore cohérente tout en délirant gentiment mais de provocation en provocation, l’art contemporain s’est fourvoyé dans une sorte de nihilisme qui n’a même pas pris la forme d’un quelconque mouvement comme ce fut le cas avec le Dadaïsme à partir de 1914. Certes, il y a eu comme tentative le Body Art, anti-esthétique au possible et donc peu racoleur, pour produire une nouvelle formulation assez vite étouffée dans l’œuf puis la mode des installations vidéo dont les images ont souvent été puériles et lassantes même si un Sigmund Freud y aurait trouvé matière à un profond questionnement.

Tout compte fait, l’art contemporain est à l’image de notre société confrontée à ses contradictions et surtout à un mal être qui a permis en grande partie au non-dit d’être roi. Picasso, lui, parvenait à exprimer l’espace, le volume, l’existence et la modernité à travers ses œuvres alors que les artistes d’aujourd’hui versent dans la dérision, l’outrance, le mépris de soi-même ou des individus, la souffrance, la provocation ou l’abject pour se faire valoir et cela, au détriment du beau, expression du sublime dans l’art, ou d’une réflexion positive.

Les artistes actuels ont tendance à plus refléter dans leurs œuvres les syndromes de notre société dont ils sont eux-mêmes atteints sans chercher à définir des discours compréhensibles pour le commun des mortels alors que leurs aînés cherchaient, eux, à les dénoncer en essayant de faire bouger les choses. On comprend alors mieux le propos d’un Otto Dix ou même la démonstration d’un Warhol.

Aujourd’hui, les artistes du XXIe siècle rapportent des faits au départ propres à nous interpeller, mais, même en les amplifiant par le biais de la provocation, ils ne parviennent pas pour la plupart à délivrer un message pertinent en créant tout au plus un malaise chez le spectateur qui de son côté finit par se sentir encore plus angoissé. Ce dernier se trouvera ainsi bien plus à l’aise devant une œuvre de Rothko, de Pollock ou de Soulages dont les subtilités sont manifestes que face à une œuvre d’Arlan, artiste adepte de la transformation d’un corps devenu mutilé après être passée moult fois sur le billard au nom de l’art.
Par Adrian Darmon

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