mardi 4 octobre 2005

Negrolologues * Negrophobes



(APS) - L'écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, un des auteurs de ''Négrophobie'' (Les Arènes, 2005) a déploré le refus des intellectuels africains d'examiner la réalité des nombreux faits qui maintiennent encore l'Afrique dans le statut de continent sous tutelle.

''Les faits sont précis, récents et accablants. Il est loisible à chacun d'en vérifier l'authenticité. Pourquoi les intellectuels africains rechignent-ils à les examiner, au moins?'' s'interroge-t-il dans ''Négrophobie'', ouvrage qui se donne pour objectif de ''décortiquer'' le discours d'un certain journalisme sur l'Afrique ''noire''. Boris Diop tente une explication à cette attitude des intellectuels africains: ''Par mépris de lui-même ou par naïveté, l'écrivain africain préfère ne pas scruter l'autre face de la médaille, à savoir la manière dont les appétits européens attisent les conflits sur le continent''. ‘' (...) Beaucoup trop de textes-- écrits ou non par des Africains-- préfèrent se taire sur un fait essentiel: l'Afrique est encore sous tutelle, elle n'est pas aussi libre de ses choix politiques qu'il le faudrait'', constate Boubacar Boris Diop. Il souligne qu'en dépit de réserves sur l'explication de la situation de l'Afrique, la critique des valeurs africaines, d'abord par les écrivains, puis par les essayistes du courant afro-pessimiste, est ''parfaitement recevable. Elle ouvre la voie à une discussion qui peut être féconde''. ''Seul gêne le silence des uns et des autres sur les responsabilités de l'Occident'', selon l'écrivain. ''Pourtant, même les historiens occidentaux ont du mal à les nier. De la Côte d'Ivoire au Togo, chaque crise africaine est l'occasion de constater l'interventionnisme de la France sur le continent'', explique l'auteur de ''Murambi-le livre des ossements''. La France soutient ''à bout de bras des régimes dictatoriaux tout en finançant secrètement leurs opposants les plus virulents; elle entraîne des armées monoethniques et prétend veiller, en une sinistre comédie, à la bonne tenue démocratique des chefs d'Etat africains''. Boris Diop cite le cas du génocide rwandais (plus d'un million de morts entre avril et juillet 1994) et le rôle de soldats venus tout droit de la ''patrie des droits de l'Homme'' accessoirement ''fille aînée de l'Eglise''. Pour Boubacar Boris Diop, l'afro-pessimisme a ignoré des faits comme celui-là au profit d'une démarche strictement culturaliste. ''Pourtant, malgré leur indéniable importance, les blocages culturels ne peuvent à eux seuls rendre compte de la faillite de l'Etat africain post-colonial et de ses sanglantes dérives. Ces auteurs avaient bien raison de chercher à dépoussiérer les mentalités africaines. Mais n'avaient-ils donc jamais entendu parler de Jacques Foccart? Ses réseaux n'étaient-ils pas une partie importante du problème?'' se demande encore Boris Diop. ''Le refus de nombre d'intellectuels africains de tirer toutes les conséquences, au plan théorique, de ces faits d'Histoire est pour le moins déroutant'', s'offusque l'écrivain sénégalais. Dans certains cas, ce refus s'explique par le souci de ne pas se défausser sur les autres, sur l'Occident en particulier. ''Cet esprit de contrition ne manque pas de noblesse: il y a une réelle grandeur d'âme à vouloir répondre soi-même de ses échecs''. ''Mais la crainte de la victimisation mène à une impasse: elle ne permet pas de savoir en quoi consiste la culpabilité des Africains. Si elle n'est pas le produit de circonstances politiques réelles, est-elle donc d'origine raciale?'' Boubacar Boris Diop estime toutefois que ''faire oublier l'essentiel ne sera pas de tout repos. Et l'essentiel reste ceci: des Aborigènes d'Australie aux Indiens d'Amérique, sans oublier bien entendu les Africains et les Asiatiques, trop de peuples sur la Terre savent dans leur chair ce que rappelle Aimé Césaire --dans son +Discours sur le colonialisme+: +L'Europe est responsable du plus haut tas de cadavres de l'histoire de l'humanité. L'Europe est moralement, spirituellement indéfendable. +'' ''Il serait étonnant qu'un journaliste - Stephen Smith - confondant information et renseignement réussisse à faire perdre la mémoire de ces souffrances-là'', conclut Boris Diop.

Articles les plus consultés