mardi 29 novembre 2005

PANAFRICANISME : ne nous trompons pas de lutte

S’il est un terme largement usité voire usé en Afrique ces temps-ci, c’est bien celui de « panafricanisme ». Ce sont les tribulations judiciaires de Monsieur Hissein Habré, ci-devant président de la République du Tchad de 1982 à 1990 qui a propulsé le panafricanisme sur le devant de la scène, notamment au pays de la Teranga où se joue cet épisode judiciaire. Toute l’Afrique politique et juridique avait coupé son souffle en attendant le verdict des magistrats sénégalais qui, eux, ont préféré se dérober plutôt que de prendre partie. Qu’à cela ne tienne ! Le débat est lancé. Que Monsieur Habré soit ou non jugé ou extradé. Certains se le sont demandés à juste titre : Quelle dignité l’Afrique tirera-t-elle à accorder l’impunité à ses bourreaux (peu importe qu’ils soient anciens chefs d’Etats capables d’intimider et de distribuer des millions à tout vent, ou vulgum pecus).

Le cas Habré a ravi la vedette à la visite que quelques chefs d’Etats africains ont effectuée Côte d’Ivoire pour essayer de trouver une issue à l’imbroglio politico-militaire dans lequel le pays de Houphouët-Boigny est empêtré depuis fin 2002. Pourtant, le panafricanisme aurait pu être invoquée avec plus de pertinence dans la gestion par les africains de cette crise que l’usage dont d’aucuns en font actuellement au Sénégal pour des fins bassement politiciennes et matérielles.


Le cas Habré n’est pas la seule occasion où l’on a, ces derniers temps, mangé le panafricanisme à toutes les sauces. Une autre occasion avait été fournie par la situation qui prévaut au Zimbabwe depuis les reformes agraires initiées par le président Mugabe à la fin des années 1990s. L’on a célébré Mugabe pour avoir arraché la terre aux (Zimbabwéens) blancs pour les redonner aux (zimbabwéens) noirs, même si ces derniers n’ont ni la technologie, ni le savoir, ni les moyens de les mettre en valeur. L’Afrique du Sud est l’un des indéfectibles soutiens de Mugabe. Pourtant l’Afrique du Sud était (et est toujours) confrontée au même problème que le Zimbabwe, c'est-à-dire une situation où une grande partie des terres est détenue par une minorité raciale. Contrairement aux méthodes brutales de Mugabe, Nelson Mandela d’abord et Thabo Mbeki ensuite ont adopté une posture moins radicale basée sur la négociation et la recherche d’une cession sur une base volontaire d’une partie des terres détenues par les sud-africains de race blanche avec un dédommagement conséquent.


Aujourd’hui, Mugabe est célébré par ceux qui se disent panafricaniste tandis qu’au même moment le peuple zimbabwéen souffre : le dollar zimbabwéen vaut à peine son poids en papier, la famine sévit (il y a moins de dix ans le pays était l’un des leaders de l’agriculture en Afrique), les libertés civiles et politiques les plus élémentaires sont foulées au pied, les citoyens les plus démunis sont déguerpis de leurs lieux d’habitation, l’Etat est confronté à d’immenses problèmes de trésoreries. Beaucoup de zimbabwéens ne pensent qu’à une chose : fuir cette géhenne qu’est devenue leur chère patrie. Ils sont plusieurs millions en Afrique du Sud et des millions en Europe.

Que font donc les panafricanistes pour les zimbabwéens : des discours. Sur le terrain, des pays voisins ont accueilli à bras ouverts les fermiers blancs que Mugabe a mis à la porte. Ces fermiers contribuent au développement agricole du Mozambique, de la Zambie, et d’autres pays d’Afrique australe. Entre temps on rassure Mugabe du soutien politique et on l’encourage à enfoncer d’avantage son pays et son peuple. Combien de pays africains (à part l’Afrique du sud et, peut-être, la Libye) viennent-ils en aide financièrement et, peut-être, alimentairement au Zimbabwe ? Ce serait intéressant si, après avoir aidé (soit activement soit par des soutiens politiques) à détruire l’économie zimbabwéenne, nous, africains, pouvions tous contribuer à remettre ce pays sur les rails.

Une autre occasion d’invoquer le panafricanisme, ainsi que je l’ai mentionné plus haut, est fournie par la situation en Côte d’Ivoire. Au-delà des affrontements entre Gbagbo et son opposition tant armée que politique avec en filigrane l’ombre et, peut-être la main invisible, de l’ancienne puissance colonisatrice, la France qui conserve de gros intérêts économiques, politiques et stratégiques en Côte d’Ivoire, doit-on pour autant perdre de vue le rôle déstabilisateur de certains pays africains en Côte d’Ivoire ou doit-on, dans la même lancée panafricaniste, perdre de vue la marginalisation quasi-systématique de certaines catégories de la population ivoirienne due à leur appartenance, régionale, ethnique ou religieuse ?

Pour en revenir à l’affaire Habré, la priorité du panafricanisme ne saurait se trouver dans l’impunité accordée à un individu, fut-il ancien chef d’Etat, à qui les crimes les plus odieux et les plus inhumains sont reprochés. Qu’Habré défende son bilan en tant que chef d’Etat, qu’il soit confronté aux juges et, s’il en sort blanchi, toute l’Afrique verrait en lui un héros. Mais qu’il se dérobe et qu’un pays africain quel qu’il soit l’aide à utiliser comme bouclier la Teranga ou l’immunité (deux notions qui à mon avis ne valent rien à côté de la vie et la dignité des 40.000 victimes reprochées au règne de Habré), l’Afrique ne pourra plus jamais dénoncer les méfaits de la traite négrière et de la colonisation, perpétrées par les Occidentaux en Afrique, sans avoir honte et sans paraître ridicule!!!

Sans prétendre au cynisme, je me suis posé la question suivante après avoir suivi les arguments des partisans de Habré dans leur tentative de se servir du panafricanisme comme d’un cache-sexe pour couvrir la nudité de leur posture : Habré serait-il plus africain que les 40.000 personnes tuées, torturées, estropiées ou arbitrairement détenues par la DDS sous son régime ? Je ne suis pas contre le fait que l’Afrique doit s’opposer au néocolonialisme sous toutes ses formes mais, à une époque où même l’Europe assume son passé criminel notamment en Afrique, n’est-il pas temps que nous, africains, assumions notre part dans l’histoire tumultueuse et parfois sanglante de notre continent ? Car, de l’aveu des pro-Habré eux-mêmes, la Belgique a fait son mea culpa pour son passé colonial et son rôle dans l’assassinat de Patrice Lumumba. J’ajouterais que le Vatican en a fait de même pour son rôle dans la colonisation et l’esclavage, l’Allemagne pour son passé nazi, etc. Qu’attendent donc les africains pour reconnaître leurs propres erreurs et leur contribution à l’exploitation et le massacre de leurs propres frères ? L’Afrique n’en sortira que plus digne, plus fort, et mieux à l’aise dans ses revendications pour la restitution de son histoire bafouée.

En conclusion, je voudrais dire une fois de plus, à propos du panafricanisme, que beaucoup de chantiers politiques et économiques restent ouverts et attendent qu’on s’y attelle. Car ne parler du panafricanisme que dans de sombres circonstances comme l’affaire Habré ou les crises en Côte d’Ivoire et au Zimbabwe fait sourire quand on sait qu’aujourd’hui encore, un africain ne peut pas voyager librement dans un autre pays africain, que les produits manufacturés d’un pays africain se vendent plus difficilement dans un autre pays africain que le sont les produits importés d’Europe, que seuls 10% des échanges commerciaux des pays africains se font avec d’autres pays africains, qu’un dictateur africains peut allègrement affamer et massacrer son peuple au vu et au su de tous les africains, que des pays africains sèment des troubles dans d’autres pays africains, etc. Ne nous trompons pas de lutte.


Par Nadjita F. Ngarhodjim,
N’Djamena, Tchad
Email:
nfngarhodjim@francophone.net

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