vendredi 10 mars 2006

A la mémoire de Ibrahima Sarr (Par Mamadou DIA)

En ces temps de commémorations officielles plus ou moins calculées, s’il en est une que le simple devoir de mémoire m’oblige à évoquer, c’est assurément le trentième anniversaire de la disparition d’Ibrahima Sarr, dont le nom mériterait sans doute de figurer au panthéon des héros et martyrs de la cause africaine, tant il est vrai que sa vie de combat et de sacrifices est un exemple et une source d’inspiration pour la jeunesse du continent. Qu’on en juge d’après les épisodes suivants de sa biographie, lui-même n’ayant laissé, à ma connaissance, aucun écrit autobiographique.

Né en 1916 à Saint-Louis, alors capitale du Sénégal, la plus ancienne colonie française d’Afrique, il interrompit prématurément ses études à l’Ecole primaire supérieure de Blanchot, d’où il fut exclu pour «indiscipline», avant de devenir cheminot. Une profession dans laquelle il se distinguera en sa double qualité de Secrétaire fédéral des syndicats de cheminots africains de l’Aof et dirigeant principal de la grève historique de cinq mois et dix jours (du 10 octobre 1947 au18 mars 1948), déclenchée afin d’obtenir de l’administration coloniale un «cadre unique» pour l’ensemble du personnel des chemins de fer ouest-africains. Une grève victorieuse que j’ai décrite comme «la plus longue et la plus dure des annales syndicales africaines», tandis que le cinéaste Ousmane Sembène l’a immortalisée dans son roman Les Bouts de Bois de Dieu, dont le personnage central est inspiré par Ibrahima Sarr.

Passant du syndicalisme au militantisme politique, il joua un rôle capital dans la formation du Bloc démocratique sénégalais (Bds), issu d’une scission de la Section française de l’Internationale ouvrière (Sfio), intervenue en 1948, à la suite de la rupture entre Léopold S. Senghor et Lamine Guèye. Sa contribution décisive à l’implantation du nouveau parti en milieu ouvrier est attestée à la fois par la tenue de son congrès constitutif à Thiès en avril 1949 et par la désignation de son camarade et ami cheminot, Aynina Fall, comme membre du bureau politique provisoire, puis Secrétaire général adjoint du Bds. Lui-même, cependant, attendra le deuxième congrès de 1951 à Kaolack, pour adhérer formellement à ce parti. Voici ce que j’écrivais sur ma première tournée politique dans son fief, en compagnie de Léopold Sédar Senghor : «Sur tout le parcours, les gens criaient : «Vive Sarr !» Ils ne criaient pas : «Vive Senghor» (ceci est important) pour la bonne raison qu’ils ne connaissaient pas Senghor, encore moins, Mamadou Dia. C’est Sarr que l’on connaissait. Donc, de Khombole -et pourtant je suis né à Khombole -à Thiès, le seul cri était : «Vive Sarr, Vive Sarr.» Alors, voulant satisfaire ma curiosité, j’ai dit à Senghor : «Moi, je voudrais bien connaître Ibrahima Sarr.» Il m’a rétorqué : "Mais comment, Dia, tu ne connais pas Ibrahima Sarr ? Tu l’as à tes côtés.» C’est ainsi que j’ai connu physiquement Ibrahima Sarr (…) Si nous n’avions pas eu des hommes comme Ibrahima Sarr, Aynina Fall, Abdoulaye Bâ, Sidiya Ndiaye, etc. à cette époque-là, le Bds n’aurait pas tenu. Thiès était, en effet, le lieu névralgique et le centre de commande de tout le Sénégal" [1]

Par la suite, on retrouvera Ibrahima Sarr à chaque étape marquante de l’histoire politique du pays. D’abord, comme élu de la circonscription de Thiès à l’Assemblée territoriale en 1952 et 1957, où il fut, avec Joseph Mbaye, colistier de L.S. Senghor ; puis comme parlementaire à l’Assemblée de l’Union française, en compagnie de son ami de toujours, André Guillabert ; enfin en qualité de ministre de la Fonction publique et du Travail, tant de l’éphémère Fédération du Mali que du premier gouvernement du Sénégal indépendant (sept.1960). C’est à ce titre qu’il sera le maître d’œuvre du premier Code du travail national, dont les dispositions démocratiques seront ultérieurement perverties par la «participation responsable».

Toutefois, ses fonctions officielles successives rendent mal compte du rôle décisif qu’il a joué aux moments cruciaux de la marche du pays vers la liberté. Ainsi, par exemple, lors de la formation du premier gouvernement semi-autonome, sous le régime dit de la «Loi-Cadre» en 1957, c’est à lui et Joseph Mbaye que Senghor aura recours pour m’amener à accepter le poste de vice-président du Conseil aux côtés du gouverneur français, président de droit dudit Conseil. De même, le jour de l’éclatement de la Fédération du Mali, le 19 août 1960, c’est encore grâce à lui que «les troupes de choc de l’Ups» seront acheminées de Thiès, Kébémer et Louga vers Dakar… Autre fait révélateur de la dimension de cet homme, il sera le seul et unique membre de mon gouvernement à s’opposer à la dissolution du Parti africain de l’indépendance (Pai), prononcée au lendemain des troubles occasionnés par les élections municipales du 31 juillet 1960 à Saint-Louis !

Mais, c’est surtout son attitude constante, faite de fermeté, de lucidité et de dignité, tout au long de la crise qui va provoquer, à partir de la fin 1961, des dissensions puis une cassure au sommet de l’Union progressiste sénégalaise (Ups) devenue Parti-Etat, qui fut la plus remarquable et digne d’éloges. Très tôt avisé des inquiétudes du patronat français face à ma «politique de socialisation», ainsi que des réserves du gouvernement français sur mes options diplomatiques, en pleine «guerre froide», il m’alertera immédiatement sans que, malheureusement, je ne prête suffisamment attention à ses avertissements répétés ; y compris lorsque Ibrahima Sar sera amené, devant le projet de motion de censure, à dénoncer publiquement «un complot monté contre ce pays et les fils de ce pays ; un complot auquel je refuse de m’associer», avait-il ajouté. A l’acmé de la crise institutionnelle, en ce fatidique 17 décembre 1962, c’est toujours lui qui introduira les chefs militaires, (colonel Jean-Alfred Diallo, commandant Tamsir Bâ, capitaine Ahmet Fall et lieutenant Momar Gary Dé) dans mon bureau et assistera à l’audience.

Cependant, l’illustration la plus éloquente du tempérament de l’homme reste, à mon avis, son comportement au cours du procès pour «tentative de coup d’Etat» devant la Haute Cour de Justice, en mai 1963. Une séquence qui justifie la longue citation suivante, tirée de mon ouvrage : «Ibrahima Sarr avait revendiqué avec énergie la même part de responsabilité que moi, en tant que membre du Bureau politique de l’Ups, député et ministre (…) Il voulut s’étendre sur le caractère «policier» du nouveau régime lorsqu’il fut, par trois fois, interrompu par le président de la Cour…

Furieux du dirigisme, il préféra se rasseoir, sans davantage répondre aux questions du Procureur général. Ibrahima Sarr a été ferme tout le long du procès. On pourrait même dire, en forçant le trait, que c’est lui qui exigeait d’être condamné. Il ne voulait pas qu’on lui fît un sort différent du mien. Il s’est associé à moi complètement. Cela a été, du reste, son attitude jusqu’au bout, jusqu’à notre libération. Il n’a jamais eu la moindre défaillance. Il faut souligner cette rigueur qui fut la sienne.»

Bien que les réquisitions du Procureur n’aient retenu aucune charge contre lui, il sera néanmoins condamné à vingt ans de détention criminelle, tout comme Valdiodio Ndiaye et Joseph Mbaye, tandis que j’écopais, pour ma part, d’une déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée. Au terme de plus d’une décennie d’«ermitage» au centre pénitentiaire spécial de Kédougou, nous serons finalement libérés, le 28 mars 1974, en même temps que l’ensemble des prisonniers politiques du Sénégal, par une mesure de grâce du Président Senghor, consécutive aux conditions préalables posées par l’Internationale socialiste à l’admission de l’Ups en son sein… !

Signalons pour finir que Ibrahima Sarr sera prématurément emporté par un mal incurable, le 8 mars 1976 et que, sur son lit de mort, il refusera jusqu’au bout de recevoir Léopold Sédar Senghor, non pas par rancune, mais en lui reprochant surtout d’avoir dégradé nos valeurs cardinales de ngor, de fit, de jom et de kollëre.


Par Mamadou DIA
Ancien Président du Conseil



[1] Afrique : Le prix de la Liberté, Editions L’Harmattan, Paris 2001
Ps : Je remercie Dialo Diop, dont l’enthousiaste contribution m’a permis de m’acquitter de ce devoir de mémoire envers Ibrahima Sarr. Il est vrai que Dialo Diop avait, pour l’homme, un attachement filial. Ibrahima l’avait séduit lorsque, à la suite de son combat politique, il nous avait rejoint à Kédougou, avec son feu frère Mohamed, feu Nouhoum Camara et Ibrahima Paye. Durant le séjour d’Ibrahima à l’hôpital, il est resté assidûment à son chevet et l’a assisté jusqu’à son dernier souffle. C’est l’occasion pour moi de lui rendre un hommage mérité, car il est un des rares soixante-huitards qui soit resté fidèle à leurs convictions de jeunesse. Aujourd’hui, il est encore sur la ligne de front, plus déterminé que jamais, en tant que numéro deux du Rnd de Cheikh Anta Diop.

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