samedi 22 avril 2006

TENSION politico-religieuse au SENEGAL


Dialogue islamo-chrétien ?
Hypocrisie ! Alibi !

Par Jeanne LOPIS – SYLLA
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Me Wade et son régime ont réellement un problème avec l’église catholique, donc avec les catholiques ! L’église bafouée, la Cathédrale profanée !

Quels sont les faits relayés par les radios ? Pour traquer un homme politique, des policiers (fussent-ils en civil) ont fait irruption dans la Cathédrale de Dakar, au cours d’une célébration, et pas n’importe laquelle. Choisir, pour cela, un vendredi saint, jour où les chrétiens du monde entier se réunissent pour commémorer la Passion du Christ ? Du jamais vu au Sénégal !

Au-delà de l’injure faite à la communauté catholique de ce pays, de l’irrespect manifeste à l’égard de ses chefs, c’est une profanation ! Et je rappellerai, au passage, que dans cette cathédrale aussi repose notre regretté Cardinal Thiandoum.


Pâques est l’événement fondateur du Christianisme. La période où elle est célébrée, notamment depuis le jeudi saint où le Christ a instauré le rituel de la messe, le vendredi saint où il a accompli son sacrifice par la crucifixion, jusqu’à la Résurrection, le jour de Pâques constitue le moment le plus important dans la religion chrétienne.

En cette période précise, cette année 2006, le Sénégal accueille le symbole même de cet événement : la Croix pèlerine instituée par le Pape Jean–Paul II en 1984, pour toute la jeunesse catholique et qui, depuis cette date, voyage à travers les cinq continents. Elle arrive pour la première fois en Afrique où le Sénégal est le premier pays à l’accueillir. C’est dire que des millions de jeunes du monde entier ont les yeux fixés sur notre pays, par voie de conséquence des millions d’adultes, leurs parents, aussi.

Ce qui s’est passé est grave ! Quelles en sont les motivations ? On est fondé à se poser la question. Jean-Paul Dias est domicilié à Dakar. Ce n’est pas un Sdf, ni un malfaiteur. Il ne prendra pas la fuite. Jean-Paul Dias, on peut l’apprécier ou pas, partager ses prises de position ou pas, mais on s’accordera sur une chose : la couardise n’est pas un de ses traits de caractère, alors là pas du tout !

On a voulu nous faire croire que Jean-Paul Dias n’avait pas été suivi dans la Cathédrale ni dans ses abords immédiats. Mais alors, que signifient les cris que nous avons entendus sur les ondes, que signifient les protestations des fidèles, celles de l’Abbé Adolphe Faye, le Vicaire de la Cathédrale, la condamnation de cet acte par Monseigneur Théodore Adrien Sarr, Archevêque de Dakar, les reportages concordants des radios privées ? Un ministre de la République du Sénégal, catholique de surcroît, nie en bloc et parle de manipulation. Qui veut manipuler qui ? Les prêtres et les évêques de ce pays ne sont pas gens légers qui ont pour habitude de s’exprimer à temps et à contre-temps.

Nouveau contexte et dialogue islamo-chrétien : danger ! Entre 2000 et 2006, plusieurs actes ont été posés, qui donnaient à réfléchir et matière à inquiétude : - la tentative de biffer la laïcité de notre Constitution ;
- la menace de mort proférée contre les Evêques par un groupe inconnu ; - l’exhibition par la télévision nationale de l’audience inopinée accordée au Cardinal Thiandoum par le président de la République, comme pour calmer le jeu ;
- l’absence systématique du président de la République à de grands événements, lorsque ceux-ci se déroulent dans la cathédrale : les obsèques du premier président de la République du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, puis celles du même Cardinal ;
- l’annonce de l’organisation par le Sénégal d’un Sommet mondial sur le dialogue islamo-chrétien, proposition faite par le président Wade lui-même ;
- l’absence remarquée du président sénégalais à la cérémonie des obsèques de Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II, là où tous les chefs d’Etat du monde ont tenu à être présents, à représenter leur pays, y compris des chefs d’Etat de pays musulmans ou reconnus comme tels : l’Iran, la Syrie, la Jordanie… ;
- la Rts, notre télévision nationale, reléguant à une heure particulièrement tardive l’émission catholique «Le temps du Carême», déjà programmé et sans avertir, accordant la priorité à autre chose.

C’est un véritable jeu du «donner d’une main – reprendre de l’autre» ou d’alternance (sans jeu de mots !) de la gaffe et du correctif.

Ceux qui posent de tels actes, tout comme celui du vendredi saint, ont-ils conscience de semer les graines de la discorde et de la rupture de la cohésion sociale ? Le Sénégal, à juste raison, avait toujours été cité en exemple pour ses avancées démocratiques et sa stabilité. Nous, Sénégalais d’aujourd’hui, ne sommes pas les artisans de cette harmonie entre les communautés ethnico-linguistiques et confessionnelles de ce pays. Celle-ci nous a précédés et nous avons le devoir de la léguer intacte, voire plus forte, plus solide à la postérité. Les gouvernants passent et avec eux leur système de gouvernement. La nation doit demeurer.

Si l’Etat, ou le président de la République, veut organiser un sommet mondial sur le dialogue islamo-chrétien, il lui faudrait faire preuve, d’abord, d’un parfait respect des institutions et des autorités religieuses de toutes les confessions, dans l’équité et la justice, parce que nous sommes dans une République laïque, non confessionnelle, non confrérique. Le peuple sénégalais pris dans son ensemble est fier et jaloux de sa cohésion qu’il a jusqu’ici sauvegardée. Le danger ne doit pas venir de l’Etat ni de ses démembrements.

Jouer au médiateur pour éteindre un incendie chez les voisins, c’est bien et même très bien. Ne pas mettre le feu chez soi, c’est encore mieux ! Halte au sectarisme et à l’instrumentalisation ! La coexistence pacifique, le dialogue interreligieux, le peuple sénégalais, pour une large part, vit cela au quotidien, sur le plan social et souvent même sur le plan familial. C’est pourquoi beaucoup de voix de Sénégalais, de toute obédience religieuse, de tous bords, se sont élevées immédiatement pour condamner énergiquement l’acte de vendredi dernier.

Le résultat des actes posés en haut lieu est que l’institutionnalisation du dialogue islamo-chrétien est aujourd’hui pour ainsi dire rejetée. Je n’ai pas été surprise d’entendre à la radio, une voix de femme dire non, crier depuis le parvis de la Cathédrale de Dakar ce que beaucoup pensent déjà : «Le dialogue islamo-chrétien, nous n’y serons pas !» Certainement pas dans un tel contexte !

Il faut que certains membres de la communauté catholique arrêtent de se laisser instrumentaliser. Qu’ils cessent de justifier l’injustifiable, d’accepter l’inacceptable, de tenter de rattrapper des «gaffes» commises par d’autres, qui en réalité sont injures et provocations, parce que conscientes. Comme cette dame, osez dire non, Messieurs, au risque de perdre un fauteuil ou un strapontin ! Refusez d’être les «cathos» de service, les «cathos» alibis ! «N’ayez pas peur !» comme disait Jean-Paul II.

Par Jeanne LOPIS – SYLLA
Chercheure à l’Ifan-Ch. A.Diop (Ucad)
e-mail : jeannelopis@yahoo.fr

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