vendredi 7 juillet 2006

SENEGAL:"Pourquoi Talla Sylla a raison" - Par Fatou DIOP

Lors de sa conférence publique, organisée le dimanche 2 juillet au siège de son parti, Talla Sylla a servi un argumentaire diversement apprécié sur la prolongation du mandat des députés. Au moment où des stratégies de renforcement des motifs mis en avant par certains partis pour rester à l’Assemblée nationale sont en cours d’exécution, au moment où la transition entre la période légalement dévolue par le peuple et la période usurpée veut être rendu effective avec la dernière décision de Wade de proposer une réforme de notre législation aux députés pour permettre au Sénégal de juger l’ancien Président tchadien Hisséne Habré, au moment où le peuple sénégalais semble se faire une raison de cette énième décision unilatérale et anticonstitutionnelle de la majorité parlementaire, Talla Sylla crie à la forfaiture et appelle à une résistance populaire.

La sortie de M. Sylla ne doit pas seulement être vue sous l’angle d’un acte guerrier auquel l’auteur nous a habitué et qui est une expression du courage qu’il a de ses idées et de la conviction qui guide ses démarches. D’ailleurs, des expressions du genre «comme à son habitude», «toujours égal à lui-même» … reviennent souvent dans les articles de presse ayant donné écho aux préoccupations du leader de l’Alliance du Jëf-Jël. Mais au-delà, Talla Sylla, qui a pris le contre courant de la décision de la majorité d’avoir prolongé le mandat des député, mais qui a également décrié l’attitude des députés de l’opposition qui ont préféré rester à l’Assemblée nationale, a livré un raisonnement de haute facture et d’une pertinence rarement égalée sur cette question.

En déclarant qu’il «n’y a plus de députés au Sénégal», Talla Sylla a convoqué des arguments juridiques infaillibles. D’après M. Sylla : «Le mandat qui fonde la légitimité et le statut du député est de cinq (5) ans» et qu’il «est arrivé à expiration le 30 juin 2006». Il poursuit pour s’attaquer à la légitimité de l’actuelle Assemblée nationale en déclarant : «Le mandat qui fonde la légitimité et le statut du député est acquis par le suffrage du peuple sénégalais», et que «faute d’élections, aucun électeur n’a pu conférer aux assaillants du Pds la légitimité du mandat de député». Les arguments avancés par le leader de l’Alliance Jëf-Jël ont été une interprétation des dispositions combinées des articles 3 et 60 de la Constitution. D’après l’article 3 de la Constitution, «la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants ou par voie du référendum. Aucune section du peuple, ni aucun individu, ne peut s’attribuer l’exercice de la souveraineté. Le suffrage peut être direct ou indirect. Il est toujours universel, égal, secret (…)» et l’article 60 d’ajouter que «les députés à l’Assemblée nationale sont élus au suffrage universel direct. Leur mandat est de 5ans (…)». Autrement dit, les députés qui représentent le peuple ont un mandat pour une durée déterminée. En le prolongeant sans retourner la décision au peuple, ils confisquent la souveraineté du peuple et se mettent ainsi dans l’illégalité et l’illégitimité.

Talla Sylla a également raison de s’attaquer aux députés de l’opposition ayant décidé de rester à l’Assemblée nationale. Ces députés qui veulent mettre en exergue un esprit républicain ont manqué d’arguments convaincants.

Choisir d’être une opposition républicaine ne veut pas seulement dire «se comporter en républicain», mais c’est également veiller au respect des principes républicains. Or en l’espèce, les députés de l’opposition qui ont décidé de rester à l’Assemblée nationale se sont rendu complice de la violation des principes républicains qui exige le respect scrupuleux de la Constitution qui est la charte fondamentale de notre pays.

Ce qui a été fait à l’Assemblée nationale est tout simplement une forfaiture, un coup d’Etat institutionnel en attente d’un coup d’Etat permanent … Les députés de l’opposition l’avait dénoncé en son temps avec vigueur et avaient même décidé de boycotter le vote de la loi. Il fallait donc s’attendre très logiquement qu’ils décident de respecter la volonté populaire et renoncer à prolonger leur mandat en quittant tout bonnement l’Hémicycle à la date de la fin du mandat fixé par la Constitution qui, du point de vue de la hiérarchisation des normes juridiques, ne peut être remplacée par une simple loi.

Les arguments développés par les uns et les autres ont été jugés pertinents par ceux qui y ont adhéré. Mais il faudra savoir ce que cela pèse sur la balance. Il s’agit d’un problème de défense des principes républicains que l’on oppose à celui des prébendes et autres privilèges. Il est illogique de combattre une cause et de s’approprier des avantages découlant des conséquences de cette cause.

En outre, l’argument développé, selon lequel, l’opposition doit rester à l’Assemblée nationale pour «défendre le peuple» ne nous paraît pas pertinent. L’opposition à l’Assemblée n’a empêché ni le vote de la loi Ezan, ni celui du couplage des élections. Si c’est seulement pour dénoncer les actes posés par la majorité, les députés de l’opposition n’auront pas besoin d’être dans l’Hémicycle pour le faire.

Talla Sylla fait partie des citoyens différents de ceux qui ne comprendront qu’après avoir été mis devant le fait accompli. Sa vision sur la situation politique découle d’un esprit alerte qui a su diagnostiquer le mal pour proposer un remède approprié.

Cela ne sert à rien de couver un simulacre de démocratie tout en fortifiant ses effets néfastes sur la vraie démocratie, celle que le peuple souhaite qu’elle se fortifie et à laquelle Wade est allergique.

Le combat contre Wade sera celui des hommes de principe, de dignité et de valeurs. Le vrai adversaire de Wade capable de freiner ses dérives ne sera pas celui qui a peur de la prison ou qui a peur de mourir ou encore d’être agressé. Il ne sera pas celui qui sera trop regardant sur les privilèges et autres faveurs. Il ne sera pas celui qui n’est pas prêt à donner sa vie pour son pays. Il ne sera pas celui qui aime les honneurs. Il ne sera pas celui qui suit son jeu tout en rouspétant.

Le vrai adversaire de Wade sera celui qui mesurera à juste titre la gravité de la situation sociopolitique et qui décide légitimement de mener une action préventive pour prémunir notre cher pays d’une situation ingérable pouvant porter atteinte à la paix sociale et à sa stabilité.


«Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir puisse arrêter le pouvoir», disait Montesquieu.


Par Fatou DIOP

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