lundi 29 janvier 2007

La Guinée et nous - Par Magatte DIOP

«Un Etat choisit son histoire mais subit sa géographie» disait Bismarck. En plus de la géographie, l’histoire et la culture nous lient à la Guinée. Le Sud-Est du Sénégal appartient à la même aire culturelle que la Guinée, avec les mêmes populations de part et d’autre d’une frontière qui ne l’est que de nom. Donc, quand la Guinée tousse, le Sénégal s’enrhume. Ce n’est pas pour rien que quand vous allez en Afrique de l’Est et qu’on parle des «West Africans», on se réfère généralement aux Sénégalais, Guinéens et Maliens. Le Président Senghor l’avait très bien compris en plaçant la Guinée dans le premier cercle concentrique autour du Sénégal. Quand une case du cercle est en feu, la sagesse recommande qu’on aide le voisin à l’éteindre, car la stabilité de la Guinée est celle du Sénégal.

Si le conflit perdure et s’aggrave, le Sénégal risque de recevoir des flux massifs de réfugiés. L’exemple du problème des réfugiés mauritaniens issus du conflit de 1989 devrait nous pousser à anticiper en aidant la Guinée à trouver une solution. Certes, tout cela se passe durant une période pré-électorale délicate, mais de tous les pays de la sous-région, le Sénégal est mieux placé pour le faire. La Côte d’Ivoire a déjà suffisamment de problèmes avec sa rébellion, le Liberia, la Guinée-Bissau et la Sierra Leone, les autres voisins de la Guinée, qui viennent de sortir de la guerre, n’ont pas encore les reins politiques suffisamment solides pour tendre la main à la Guinée. Le Sénégal a l’avantage d’être une vielle démocratie et la Guinée est en pleine transition démocratique, à l’instar d’autres pays de la sous-région. C’est à cela qu’il faut travailler pour convaincre le Président Conté de faciliter le processus, s’effacer et partir en beauté et par la grande porte pendant qu’il est encore possible de le faire. Il y a déjà trop de morts pour que le peuple guinéen accepte de revenir à la position antérieure, comme si de rien n’était. Le monde a changé et la Guinée devra elle aussi changer, et se démocratiser à travers une transition pacifique concertée et acceptable par ses fils.

C’est probablement pour toutes ces raisons que la Cedeao a choisi Wade pour aller en Guinée. Le Président Wade a une double légitimité pour bien réussir sa mission. Sa légitimité et ses galons de première opposition légale en Afrique de l’Ouest, lui confèrent un supplément de légitimité pour parler à l’opposition guinéenne qui lui voue respect et admiration. Son statut de Président de la République lui permet de parler directement à Conté. Donc, le médiateur Wade est un maillon sécant, un pont entre les deux parties. Certes, à ce stade de la grève générale, il sera un peu difficile de convaincre les syndicats et les autres secteurs du peuple guinéen de s’asseoir à la table des négociations, d’où l’importance des concessions et garanties que le Président Conté devra donner. N’est il pas temps, après 23 ans de règne sans partage, d’accepter une transition pacifique pour préparer la Guinée de demain ?

Au-delà de cette crise, le Sénégal devrait s’intéresser davantage à la Guinée. Le problème le plus crucial du Sénégal, la question énergétique a sa solution en Guinée, le véritable château d’eau de l’Afrique de l’Ouest. Le Sénégal devrait s’intéresser à la perspective de l’après-Conté et donc, aux anciens Premiers ministres de Guinée qui seront incontournables. François Fall et Sidiya Touré devraient jouer un rôle important durant cette période, aux côtés d’autres responsables de l’opposition tels que Alpha Condé et Jean Marie Doré. De tous les acteurs politiques, Sidiya Touré présente le plus d’avantages. La Guinée n’a jamais été aussi bien tenue et gérée que quand il était Premier Ministre. Il y a eu des avancées significatives et visibles dans tous les secteurs de l’économie.

Il constitue un équilibre entre les trois blocs ethno-culturels de la Guinée (les Peuls, les Soussous et les Malinkés) et dispose d’une expérience et d’une expertise internationales dont la Guinée a grandement besoin pour faire face à ses problèmes. Il a fait ses preuves partout où il est passé et jouit d’une réputation sans faille dans la sous-région, sans compter ses excellentes relations avec les dirigeants actuels de la Cedeao. Il est aussi bien apprécié à Paris qu’à Washington, tant au niveau des institutions financières comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire, les Clubs de Paris ou de Londres, qu’au niveau régional, avec la Bceao et l’Uemoa. Je peux témoigner personnellement que, déjà en 1987, Sidiya Touré, sous la supervision du Président Houphouet Boigny et du Ministre d’Etat Seri Gnoleba, chargé de la restructuration de la dette ivoirienne, dirigeait la délégation ivoirienne venue négocier le traitement de la dette de ce pays. A l’époque je représentais la Citybank dans le club de Londres à ces négociations qu’il a menées de main de maître. Quid de la restructuration de l’économie ivoirienne entre 1990 et 1993, sous la supervision de Alassane Dramane Ouattara, et l’excellente préparation et le sens de l’anticipation, de leur équipe, qui comprenait l’actuel Ministre des Finances du Bénin, pour faire face à la dévaluation du Franc Cfa en février 1994 ? Les exemples sont légion pour cet Inspecteur du trésor qui aurait pu se contenter d’une planque dans les institutions internationales ou sous-régionales, mais qui a préféré se mettre au service du développement de son pays, avec une seule ambition : relever son économie, offrir du travail et de la croissance à des milliers de jeunes guinéens.

Ils sont nombreux, les cadres guinéens, membres de partis politiques, de la société civile ou de la Diaspora qui, comme Sidiya Touré, sont prêts à aider leur pays à sortir de l’état de sous développement économique qui sévit en Guinée depuis plus de 30 ans. C’est possible et le Sénégal doit et peut y jouer un rôle déterminant. Nous qui aimons la Guinée, prions qu’il en soit ainsi et que la paix revienne rapidement dans ce beau pays. Please let’s save Guinée Conakry.



Par Magatte DIOP - New York
Consultant International Président de Ilico-Sagef
Ancien directeur de City Bank Abidjan

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