lundi 2 avril 2007

ELECTIONS 2007 SENEGAL: "Pour une Nouvelle Opposition, contre le boycott" - Professeur Malick NDIAYE (Sociologue)

Hochet ou chantage ? Bluff ou arnaque ? Le boycott pour le boycott n’est ni démocratique ni loyal, à l’égard des masses s’entend. Singulièrement aujourd’hui. Car, enfin, de qui se moque l’Opposition sénégalaise, sinon d’elle-même ? Lorsqu’elle croit nuire à Wade, que fait-elle d’autre que se planter des clous dans le pied ? Car, au moment où le Bénin avec Boni Yayi réalise sa seconde alternance et que la Côte d’Ivoire, avec le «Dialogue direct» en vue du désarmement de la rébellion et la réunification du pays sort la tête hors de l’eau, tandis que, plus près de nous, la Mauritanie réussit un coup d’éclat démocratique élégant et civilisé, comment comprendre que le Sénégal prenne la trajectoire inverse et risque de plonger à contresens de l’Histoire, du fait de l’incapacité de sa classe politique présente à frayer d’autres voies au pays et à la sous-région, que le partage des strapontins ministériels sur la base du chantage politique et de la guerre des partis de l’Opposition et du Pouvoir, par-dessus la tête des Citoyens ?


La présidentielle sénégalaise et la question de la nouvelle opposition


En effet, s'il y a une leçon de la présidentielle sénégalaise à retenir, c'est que les états-majors sociaux-démocrates (Tanor, Niasse, Djibo Kâ), libéral-démocrate (Idy Seck), Sopiste (Wade), radicaux-gauchistes (Dansokho, Bathily, Landing) et les pseudo-indépendants se sont moqués du peuple qui le leur a bien rendu par ses suffrages, au-delà des questions de la fraude structurelle massive et inévitable et toujours présente depuis 1963 : Wade : près de 56 % (- 3 % par rapport à la présidentielle de 2000) ; Idrissa Seck (15 %), Ousmane Tanor Dieng : 13, 90 % (- 28 % par rapport au score de Diouf en 2000) Moustapha Niasse : 5,8 % (-11, 5 % par rapport à la présidentielle de 2000), Landing : 2,7 % (- 8 % par rapport aux municipales de 2002); Bathily : 2,2 % (- 8 % par rapport aux législatives de 2001 et aux municipales et locales de 2002), «Indépendants» : les cinq candidats oscillent entre 0,22 et 0,48 % . En l'absence de tout projet crédible de rupture avec des rites électoraux entrecoupés par les communiqués de salon d’une Opposition qui aura fui le combat citoyen pendant sept années et les séances de rendez-vous nocturnes (et diurnes) au Palais, la masse aura préféré garder Wade quant au fond. Cela est constatable dans les zones rurales les plus reculées (Ranérou) semi-rurales et périphériques (Matam, Kédougou, Podor) comme dans les zones intermédiaires (Bambey, Touba/Mbacké) et dans les banlieues sub-hurbaines les plus éprouvées par les crises (Pikine, Guédiawaye). En revanche, là où l’opposition avait fait son travail et assuré sa présence (Thiès, Nioro, Mbour, Kaffrine, Kaolack, Tivaouane, etc.), Wade avec sa fraude intelligente avait fait chou blanc. Ce n’est ni la «boîte noire» de Me Ngom ni les diableries du Palais qui expliquent cette différence de suffrages, mais bien le travail de masse et de proximité, la crédibilité et l’action sociale. La fraude, personne la nie, mais le problème est de savoir pourquoi elle a produit des résultats aussi différents et opposés ici et là. Ailleurs sont les problèmes, à commencer par la perception de l’action des dirigeants et des leaders par la masse, notamment les atermoiements, les va-et-vient, les hésitations, l’apathie, les combines, les apparences de deal, d’intrigues et de complots contre la citoyenneté et le Trésor public. Qui plus est, aucune différence de programme notable n'a distingué les listes en présence par rapport aux problèmes centraux de la mal gouvernance, de la corruption et des scandales qui gangrènent le pays et décrédibilisent le jeu d’ombres illusoire des élites cafouilleuses de la pseudo-démocratie sénégalaise. Une démocratie de vitrine, qui reste plus multipartisane qu’économique et sociale, plus libérale que démocratique, avec en arrière- plan, la mainmise de 250 entreprises françaises et leurs séquelles sur l'économie et la culture, l'enseignement supérieur et la Justice.


Urgences citoyennes, boycott et nouvelle opposition


La nouvelle Opposition ne se recommande pas du boycott, mais des retards dans le renouvellement de la classe politique sénégalaise. Aussi est-ce tout naturellement que la question d’une nouvelle opposition était posée et à résoudre, dès la forclusion des soixante-huitards (Pôle de Gauche marxiste : Pit, Ld, Aj) et des sociaux-démocrates dissidents (Djibo Kâ, 1997, Moustapha Niasse, 1999). Dès lors que ces derniers n’avaient d’autre politique que de se cacher derrière la caravane de Wade à partir de 1998 et plus particulièrement en 1999, avec l’espoir de le pousser au pouvoir, dans le dessein très "bolchévique-kérenskiste" de l’évincer comme une feuille morte grâce au Front pour l’Alternance, la crise des perspectives était là, à la veille de l’Alternance. Aujourd’hui, elle est explosive et se pose en termes de génération et de méthode, d’hommes et de systèmes dont nul appareil partisan n'a le monopole... Cette question ne peut plus être différée plus longtemps sous peine de compromettre les chances du Sénégal de se remettre de ses fantasmes et de continuer de vivre sur une image surfaite et une réputation surévaluée. A quelques longueurs des législatives, se taire est devenu suspect ou consentant. Mais avec le boycott et l’appel au boycott, il y a urgence citoyenne, car l’opposition a les yeux bandés et marche droit à la catastrophe, ce qui risquerait de faire courir au Sénégal, privé d’une opposition intelligente et honnête, les dangers qui avaient secoué la Sierra Leone et le Liberia, la Côte d’Ivoire et le Togo, le Mali, etc., du fait des retards persistants dans la circulation des élites selon un mouvement ascendant et descendant. Le problème sénégalais est avant tout celui du renouvellement de son élite qui a accusé du retard depuis près d’un quart de siècle, alors que dans les pays du Bénin, de Côte d’Ivoire, du Togo, au Ghana, au Liberia, au Burkina, le renouvellement de la classe politique a eu lieu depuis belle lurette, fait qui, en retour, avait «boosté» partout l’économie et la culture, les arts, en libérant les énergies productives et les initiatives. Si donc l’opposition entend boycotter les législatives, c’est qu’elle ne respecte pas les citoyens qui sont seuls juges dans le domaine de la votation et de la protection des votes et des bureaux de vote (2000), c’est qu’elle a, en réalité, cessé de vivre et qu’elle a rendu l’âme ; d’où la nécessité de s’acheminer, dans les délais les meilleurs, vers la mise sur pied d’un nouveau pôle de ralliement susceptible de servir de contre-pouvoir à Wade hic et nunc. La rhétorique de gauche des ex-marxistes et les rodomontades des vieux sociaux-démocrates ou les effets de manche des néolibéraux n’y changeront rien : l’ancienne opposition a bel et bien perdu face à Wade, non pas à cause, mais malgré la fraude et les irrégularités de toutes sortes. Si elle ne reconnaît pas ses contre-performances, par sa propre faute, ou fait semblant de ne pas voir le côté évident des choses, c’est que l’aristocratie politique qui lui sert de chef de file a vieilli et refuse de céder la place aux nouvelles forces, aux nouvelles figures et aux nouveaux symboles qui ont émergé dans le dernier quart de siècle, au sein de tous les partis, y compris dans les plus significatifs de la mouvance présidentielle (Pds, Aj), comme dans le mouvement citoyen et les sociétés civiles. A temps nouveaux, élites nouvelles, c’est pour ne l’avoir pas compris que les vieilles gauches radicales ,petites-bourgeoises, ont périclité lamentablement (Pit, Aj, Ld), tandis que la tradition messianique de l’Ups-Ps (Moustapha Niasse, Djibo Kâ) a sombré avec armes et bagages devant le rouleau compresseur de Wade. Tandis qu’à l’inverse, seuls les courants réformistes qui avaient résisté aux caciques des partis-Etats Ps-Pds avaient survécu à la bourrasque Wade et obtenu des scores plus qu’honorables : Ousmane Tanor Dieng (Ps) et Idrissa Seck (Pds -Rewmi).


L’Alternative à l’Alternance : Changer d’hommes, de génération et de système Partant, si le boycott reste la seule alternative - et encore !- pour les groupes de Niasse, Bathily, Dansokho, Landing, qui enregistrent l’effondrement brutal de leurs effectifs parlementaires et ministériels, lesquels accusent (sur le plan purement statistique et probabiliste) une baisse drastique programmée de moins quinze (-15) à moins dix-huit (-18) sur 22 à 25 députés, baisse qu’aucune alchimie, ni aucun schéma d’alliance ne peut racheter, l’irrésolution de Ousmane Tanor Dieng et Idrissa Seck, alliés providentiels et pain béni des naufragés du 25 février qui aimeraient bien les entraîner au fond de l’abîme, ce boycott n’est ni compréhensible, ni acceptable pour les citoyens qui les ont mis en pôle position, malgré les obstacles divers, depuis la violence physique des milices et les agressions, les sermons stipendiés des marabouts-politiciens ou la rétention de cartes, etc. «Le mort saisit le vif !» Sans doute, mais le changement n’est pas un jeu de hasard ni de dupes : il est l’affaire des citoyens et non des seuls appareils d’agitation et de propagande du pouvoir et de l’opposition. Ou les pôles d’alternance interne se dégagent du demi-cadavre de l’ancienne classe politique en prenant la direction de la masse des citoyens qui est prête à l’action, ou bien la création d’une nouvelle Opposition s’impose à toutes les forces civiles, démocratiques et citoyennes, syndicales, jeunes et femmes qui ont commencé à tourner la page de la préhistoire de la démocratie multipartisane au Sénégal. La défaite de l’ancienne opposition n’est pas électorale, mais programmatique et politique : elle n’a rien pu proposer qui fût différent de l’amateurisme de Wade, sinon des prétentions et des menaces, des redites et des formules d’ancien régime, après avoir roupillé pendant sept ans, quand elle n’a pas négocié des postes et des sinécures et comploté contre les citoyens et les institutions. Et n’eût été la formidable poussée démocratique et citoyenne qui aura concédé près d’un million de suffrages aux pôles porteurs de mutations (Ps-Tanor, Pds-Rewmi) et propulsé le vote oppositionnel à hauteur de 45 à 47 % des suffrages exprimés, le Sénégal aurait connu une déprime sans précédent au lendemain du 25 février 2007. Au total, le prochain progrès citoyen et démocratique consiste à vaincre Wade à la prochaine législative du 3 juin et à faire de l’Assemblée un organe de contre-pouvoir des citoyens vis-à-vis du Palais qui a pris peur devant la victoire étriquée de Wade à la présidentielle. Si l’opposition officielle boycotte, contre tout bon sens et persiste dans cette faute manifeste d’analyse et d’orientation et ce, malgré le sentiment des citoyens clairement exprimé dans tout le pays et au niveau des pays de l’émigration, il convient de se passer d’elle, ni plus ni moins et d’organiser la nouvelle opposition, pour une Assemblée au service du peuple et de la Nation. Telle est la problématique des urgences citoyennes : pour s’occuper comme il faut de Wade et de sa Cour et empêcher la passation monarchique du Pouvoir sur le modèle du Togo, de la Syrie ou des bébés Doc, dans la logique des «Papa m’a dit» et autres «Karim, je dirai à ta mère que tu as bien travaillé», il convient de mettre sur orbite une nouvelle génération d’hommes politiques en soldant les comptes avec l’ancienne devenue problématique. Kenn du nu tardéel ! Ce qui est dit est dit. Alea jacta est.

Professeur Malick NDIAYE - Sociologue



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