jeudi 30 août 2007

SENEGAL: "L’Alternance, festival de manœuvres politiques" - Par Ulrich Mohamet THIOUNE

La vie politique sénégalaise a toujours été marquée par de grandes manœuvres politiques au sommet de l’Etat. Mais avec le régime de l’alternance, les manœuvres politiques ont pris une telle ampleur les observateurs les plus avertis de la scène politique nationale y perdent le nord. Cette situation est inquiétante en cette période de bataille de positionnement pour la succession du chef de l’Etat.

Le régime actuel a une peur bleue de perdre son pouvoir. Dans le but de le conserver encore pendant une cinquantaine d’années, rien n’est laissé au hasard. C’est ainsi que j’ai constaté que l’alternance est un festival de manœuvres politiques. En vérité, toutes nos institutions républicaines en l’occurrence l’Exécutif, le Parlement, la Justice, la Police, et même la Télévision nationale constituent les instruments de ce festival. Combien de fois nos institutions ont été bafouées pour des intérêts politiques du pouvoir ?

Les hommes passent mais les institutions restent. Au soir du 19 mars 2000, les socialistes avaient légué une architecture institutionnelle moderne pour notre jeune démocratie : 60 sénateurs dont 12 ont été nommés par le Président Abdou Diouf, 140 députés élus au suffrage universel direct, et un Conseil Economique et Social crédible car dirigé par une personnalité de principes. Ce dispositif institutionnel a été jugé inutile et inopportun par les libéraux qui, à l’époque, étaient dans une longue et pénible traversée du désert. Ils ont dénoncé la gestion socialiste dans tous les domaines. Cependant, l’histoire retiendra que toutes leurs récriminations étaient un prétexte pour convaincre les Sénégalais à voter pour eux. L’histoire retiendra aussi qu’une fois installés au pouvoir, les libéraux ont fait table rase de tous les acquis démocratiques de notre pays (marches interdites, dialogue politique rompu) et ont cherché coûte que coûte à développer et à caser leur clientèle politique (transhumance, débauchage).

Le régime de l’alternance est champion en matière de grandes manœuvres politiques au sommet de l’Etat. Tout est prétexte pour tripatouiller subtilement (les pluies diluviennes, la trêve de trois ans demandée aux organisations syndicalistes). Rappelez-vous également du référendum constitutionnel du 07 janvier 2001 qui avait permis au pouvoir exécutif libéral la suppression du Sénat, la dissolution de l’Assemblée nationale et du Conseil économique et social et la réduction du nombre de députés de 140 à 120. Le paradoxe, c’est que ce sont les libéraux eux-mêmes qui ont «ressuscités» aujourd’hui les mêmes institutions : la réintroduction du Sénat par une simple loi avec 100 membres dont 65 choisis par l’Exécutif, le nombre des députés passe également de 120 à 150 par une simple loi sans compter les 100 conseillers de la République pour les affaires économiques et sociales. Bref, ils ont augmenté le train de vie de l’Etat. Quelle cohérence politique !

A cela, il faut ajouter l’amendement instaurant le 21 novembre 2001 les délégations spéciales suite à l’expiration du mandat des élus locaux et ses conséquences, la loi Ezzan amnistiant le 17 janvier 2006 les auteurs des crimes politiques perpétrés au Sénégal entre 1993 et 2004, le plan «Jaxaay» pour faire avaler le couplage des élections qui ont finalement été «découplées», le décret n°2006-1350 du 08 décembre 2006 fixant la répartition des sièges des députés jugé non-conforme à la loi par le Conseil d’Etat et ses conséquences, la loi supprimant en novembre 2006, sans consensus, le vote de la loi supprimant le quart bloquant pour l’élection du président de la République, la prorogation à deux reprises du mandat des députés élus aux suffrages universel direct, la dissolution du Conseil Régional de Diourbel, etc…Toutes ces manipulations politiques avaient comme objectifs : caser une clientèle politique, écraser toute opposition significative et conserver le pouvoir durant cinquante années. Quelle ruse politique !

Le festival de grandes manœuvres politiques a connu une phase sombre dans l’histoire des institutions du Sénégal avec le duo infernal Wade/Idy (dualité au sommet de l’Etat et ses conséquences, les chantiers de Thiès). L’histoire retiendra que les relations entre ces deux acteurs de l’alternance sont complexes voire énigmatiques. Nos institutions et nos populations en ont beaucoup souffert. A quand la lumière ? Toutes ces comédies, ces tripatouillages, ces calculs politiciens ont subtilement été maquillés sous le sceau de la légalité au détriment de l’intérêt supérieur de la Nation. A quand alors la fin des manœuvres politiques pour des manœuvres sociales au profit de l’intérêt des populations ?

La démocratie, à mon humble avis, n’est pas uniquement le suffrage universel. C’est aussi le respect des règles et principes démocratiques et la transparence dans la gestion des finances publiques. C’est surtout le dialogue, le consensus constant et permanent entre tous les acteurs majeurs en vue de solutions aux problèmes politiques, électoraux ou institutionnels. Tous ces manœuvres politiques du régime actuel n’ont jamais fait l’objet de consensus entre tous les acteurs majeurs de la vie nationale. «Oui, c’est comme ça… ! La démocratie du plus fort est toujours la meilleure» s’exclamait Alpha Blondy. Quelle cohérence démocratique !

Chers gouvernants, le moment est venu pour s’occuper enfin de la demande sociale. Il y a beaucoup à faire face au déficit budgétaire à près de 6% du produit intérieur brut en 2006, au déficit de la balance commerciale, au déficit de dialogue avec l’opposition boycotteuse, au déficit de vertus morales, au déficit de la pluviométrie, et au recul démocratique.

On a réparé un avion présidentiel à coût de milliards mais on est incapable de trouver deux à trois bateaux pour désenclaver définitivement la Casamance. On a trouvé des milliards pour élargir et embellir une Corniche mais on est incapable de régler les délestages intempestifs. On crée un Sénat à coût de milliards mais on est incapable de régler le chômage des jeunes qui continuent de prendre des embarcations pour d’autres «paradis terrestres». On achète des véhicules 4x4, à coups de milliards, à des députés mais on est incapable de régler les problèmes de transport avec le Petit train de banlieue de Dakar, la fatigue du monde rural, l’insalubrité, l’incivisme etc...

Le Sénégal, qu’on le veuille ou non, vit au rythme d’un calendrier successoral. Tout porte à croire que ces grandes manœuvres politiques vont perdurer au sommet de l’Etat. Bataille de positionnement pour la succession du Président Wade oblige. On risque, encore une fois, d’installer le pays dans une nouvelle campagne électorale permanente. Pauvre Sénégal ! A ce rythme, quand va-t-on attaquer de la demande sociale ?

«Soyons ingrats si nous voulons sauvez la Patrie» disait Saint-Just, homme politique français. Pour un Sénégal meilleur, je souhaite vivement une société civile dynamique et forte, une riposte civique et une opposition non pas de colère mais solidaire et unie pour déjouer toute manœuvre de politique politicienne. Chers citoyens sénégalais, soyons des citoyens patriotes car le patriote est celui qui soutient la République en masse ; quiconque la combat en détail est un traître. Soyons alors les défenseurs d’un Sénégal de liberté, de justice et de paix. Il faut également que les acteurs majeurs soient à cheval sur les règles et principes de bonne gouvernance pour exiger plus de transparence et plus de vertu dans la gestion des finances publiques. Enfin, chers gouvernants, il vous incombe de révolutionner les mentalités pour développer notre pays. Vous en avez les moyens car les milliards sont entre vos mains. Les Sénégalais sont vraiment fatigués.


Par Ulrich Mohamet THIOUNE
ulrichmohamet@hotmail.fr

Articles les plus consultés