lundi 5 novembre 2007

SENEGAL: "Le fari Me Wade nous invite à nous serrer la ceinture" - Par Mody NIANG

Nous arrivons difficilement à en croire nos yeux et nos oreilles : le fari Me Wade n’est pas le moins du monde gêné de nous demander, les yeux dans les yeux, après huit années de ripaille libérale, de nous serrer la ceinture, pour faire face à la situation intenable que nous impose sa gouvernance hideuse. Il a le toupet de nous inviter, sans sourciller à la solidarité et à la générosité, après avoir largement pris le temps d’assurer des conditions de vie idylliques à son fils, à sa mouvance et à lui-même.

Point n’est besoin de rappeler les mesures impopulaires et à la limite indécentes, qu’il a mises sans état d’âme en place. Les députés et les sénateurs sont en train d’étrenner leurs 4x4 rutilantes ; un avion de commandement (un Airbus 319, dit-on) et même un Falcon 900 pour les déplacements intérieurs ont été, semble-t-il, déjà commandés pour plus de 70 milliards de francs Cfa ; le budget de la présidence de la République est passé de 55 à 65 milliards (contre 4 à 5 avant le 19 mars 2000), dont dix pour la construction de villas destinées, semble-t-il, à loger nos hôtes de marque pendant les 24 heures que durera l’organisation de la fameuse conférence islamique. Dix milliards laissés à la seule discrétion du père et du fils pour construire des villas, à cinq mois seulement de la rencontre internationale ! Dix milliards qui ne seront contrôlés ni par l’Inspection générale d’Etat, ni par la Cour des Comptes ! Dix milliards dont personne ne fait état, ni la presse, ni l’opposition, ni les organisations de la Société civile !

Voilà que l’homme responsable de toute cette situation nous propose les mesures que l’on sait, notamment la diminution ou la ponction sur les salaires des fonctionnaires sénégalais ! Que ne nous a-t-il pas rabâché les oreilles, lui et ses tonitruants courtisans de la mouvance présidentielle avec, à leur compte, l’augmentation des salaires à un niveau jamais égalé ? Il convient de faire des rappels, pour mesurer à sa juste valeur l’incohérence des propositions de sortie de crise de Me Wade.

En septembre 2004, au beau milieu du péril acridien, le président de la République avait annoncé de la Somone, où il présidait un séminaire organisé par son parti et sa mouvance, sa décision, prise sur un coup de tête, de porter le salaire de ses nombreux ministres de 350 000 à 2 000 000 de francs. Dans la même période, il décida de régulariser les «dessous de table» confortables qu’il accordait mensuellement aux autorités administratives [1]. Il fera également passer le salaire des députés de 600 000 à 1 300 000 pour les députés dits simples, à 1 800 000 pour les présidents de commissions, à 2 000 000 de francs pour les membres du bureau de l’Assemblée nationale.

Quelques mois après, il avait, au détour d’une audience accordée à l’Association des magistrats du Sénégal (Ams), porté l’indemnité dite de judicature de 150 à 300 000 francs. Ces derniers, sentant qu’ils tenaient le bon bout, reviendront à la charge et exigeront 500 000. Contre toute attente, à leur grande surprise et à la stupéfaction de tout un pays ébahi, le fari Wade leur accorde 800 000 francs. Poursuivant sa générosité très sélective et très intéressée, Me Wade arrose copieusement les maires : 900 000 francs d’indemnités pour les maires de villes (de Dakar, Pikine, Guédiawaye, Rufisque) et des communes chefs-lieux de région (onze au total) ; 500 000 pour les maires chefs-lieux de département (33) et les maires d’arrondissement (43) ; 300 000 pour les maires des communes rurales (20 environ). Sans compter leurs nombreux adjoints et les présidents de conseils ruraux qui auront aussi leurs parts du gâteau wadien. Le fari Wade ne s’arrêtera pas en si bon chemin dans sa générosité déferlante : à quelques mois de l’élection présidentielle, il reconnaîtra d’abord le droit de vote aux forces de sécurité, avant de leur octroyer des indemnités exorbitantes. L’indemnité représentative de logement fut portée, pour les officiers généraux, de 250 000 à 500 000 francs. Cerise sur le gâteau, ceux d’entre eux qui étaient déjà logés (ils le sont pratiquement tous), étaient autorisés, semble-t-il, à cumuler le logement et l’indemnité représentative.

Cette folle générosité allait évidemment faire des vagues : il n’était question que d’elle dans toutes les conversations et les autres fonctionnaires tapèrent légitimement sur la table. Ainsi enseignants de toutes catégories, administrateurs civils, médecins, ingénieurs, etc, se firent bruyamment entendre. Le président politicien Me Wade, qui avait manifestement prêté le flanc, ne put faire autrement que de répondre à leurs sollicitations. Des augmentations étalées sur trois ans (2004, 2005, 2006) furent accordées à tous les fonctionnaires. A titre d’exemple, les administrateurs civils qui étaient jusqu’ici des laissés-pour-compte, bénéficièrent d’une indemnité globale de 180 000 francs étalée sur les trois ans. Il en fut de même des professeurs d’université qui se contentèrent, dans un premier temps, de 300 000 francs (étalés également sur trois ans). Pris ainsi dans l’engrenage de ses augmentations spontanées et sauvages de salaires et d’indemnités, Me Wade en accordait à tour de bras, sans prendre les attaches des ministres et des services compétents, et souvent sur un simple coup de tête.

Aujourd’hui, l’heure des comptes est arrivée. Le fari Wade comprend enfin que ça ne peut pas continuer. Surtout que le front social chauffe et que de partout, c’est des demandes d’augmentations de salaires et d’indemnités, le casse-tête pour lui étant sûrement l’indemnité dite de recherche et de documentation qu’il n’aurait jamais dû accorder, sous cette forme tout au moins, aux professeurs du Moyen et du Secondaire. Le moment est venu, je crois, de dire la vérité : la principale préoccupation de mes collègues n’est sûrement pas aujourd’hui la recherche et la documentation. Nombre d’entre eux sont plutôt portés vers le xar matt et la création de Groupements d’intérêt économique (Gie) et d’écoles privées.

Mes collègues du Primaire ne sont pas en reste : ne se satisfaisant apparemment pas de l’enveloppe globale de 7 milliards que le Président Wade leur promet pour freiner leur ardeur, ils réclament à cor et à cri la même indemnité de recherche et de documentation, même si celles-ci ne sont manifestement pas leur point fort. Certains esprits féconds pensent d’ailleurs que c’est pour, entre autres raisons, sortir de l’engrenage de cette indemnité qu’il ne pourra jamais étendre à tous les instituteurs, que le Président Wade s’est résolu aux mesures qu’il nous propose aujourd’hui.

C’est donc lui qui s’était imprudemment lancé, pour des raisons politiciennes et électoralistes, dans une augmentation effrénée des salaires et indemnités diverses, et qui s’en enorgueillissait avec ses tonitruants courtisans. C’est aujourd’hui lui-même qui propose la diminution ou la ponction sur lesdits salaires. Cette proposition ne passe apparemment pas d’ailleurs. Pour rendre la pilule moins amère, il aurait fallu que l’exemple probant vienne d’en haut, notamment par :
- la suppression du Sénat budgétivore et inutile ;
- la diminution drastique de la taille du gouvernement (20 à 25 ministres au plus, avec leurs salaires ramenés à 1 500 000 francs) ;
- la diminution du salaire des députés (800 à 900 000 au député dit simple, 1 000 000 à 1 100 000 au président de commission, 1 300 000 à 1 500 000 au membre du bureau de l’Assemblée) :
- la diminution de l’indemnité de judicature (300 à 500 000) ;
- la diminution des salaires ou indemnités des directeurs de services nationaux, des directeurs d’agences nationales (des stricts nécessaires qui seront maintenus), des directeurs de cabinet, etc ;
- la diminution des indemnités des autorités administratives (250 à 300 000 aux gouverneurs, 150 à 200 000 aux préfets et aux adjoints de gouverneurs, 100 à 150 000 francs aux sous-préfets et aux adjoints de préfets).

Ces mesures indicatives, prises avec de nombreuses autres, seront la preuve de la bonne volonté des plus hautes autorités, pour l’essentiel responsables de ce qui nous arrive. Leurs exemples devraient peut-être amener les fonctionnaires à accepter quelques sacrifices.

De nombreux compatriotes sont particulièrement réticents à la diminution ou à la ponction sur les salaires. Je suis, même légèrement, en désaccord avec eux. Il convient de reconnaître que la générosité déferlante, sélective et manifestement intéressée du fari Wade a créé de nombreuses injustices et frustrations. Certaines indemnités en particulier, se justifient difficilement. Le magistrat qui sort du Centre de formation judiciaire et le maire de Matam, pour ne donner que deux exemples, ont vu leurs indemnités passer respectivement de 150 000 à 800 000 et de 39 075 à 900 000 francs. Neuf cent mille (900 000), c’est 25 fois le Smig ; c’est entre 1 300 et 1 400 euros. Une récente étude en France a montré que plus de 50 % des travailleurs dans ce pays perçoivent un salaire mensuel inférieur à 1 528 euros. La France est quand même la 4e ou la 5e puissance économique et militaire du monde. Dans ces conditions-là, octroyer 900 000 francs d’indemnités à un maire qui va, en plus, mettre la main sur l’essentiel du budget de sa commune pose réellement problème. Il convient de considérer aussi que les fonctionnaires (70 à 80 000 au total) sont des «privilégiés» par rapport aux millions de paysans, de pasteurs et de pêcheurs (le monde des «trois P», pour paraphraser le président Senghor). Ils le sont aussi par rapport aux millions d’autres qui vivotent dans les banlieues déshéritées de Dakar, de Saint-Louis et de Kaolack. Ma conviction est donc qu’on peut bien envisager de «taper» sur certains salaires et indemnités. C’est bien envisageable si des mesures drastiques frappent les privilèges exorbitants de nos gouvernants. L’écart entre certaines indemnités est trop grand et incompatible avec la justice sociale.

Le président de la République doit donc aller plus loin encore dans les mesures qu’il nous propose. Au besoin, nous devrions l’y contraindre. Il doit en particulier renoncer sans délai à l’achat d’un avion de commandement neuf et arrêter, lui et son fils, de distribuer au grand jour l’argent du pauvre contribuable, surtout à des chefs religieux qui ne le sont que de nom. Nous reconnaissons également le vrai Me Wade, quand il nous invite à une politique d’économie d’énergie consistant à changer nos comportements, à éviter en particulier les gaspillages. Il ne convainc vraiment personne ici. Se moque-t-il de nous, en effet, quand il nous incite à l’économie d’énergie pendant que, sous sa gouvernance, le Sénégal est considéré comme l’un des pays d’Afrique ayant le plus grand nombre de 4x4 et de grosses Mercedes au m2 ? Peut-on le prendre au sérieux quand il octroie mensuellement 1 000 litres de carburant (plus de 30 litres/jour) aux membres du bureau de l’Assemblée nationale et à de nombreux autres privilégiés de l’Etat libéral ? L’économie d’énergie est-elle compatible avec ses interminables voyages princiers à travers le monde, souvent à la moindre incartade et flanqués de dizaines, voire de centaines de ses courtisans ? Nous savons, en outre, que les gouverneurs, les préfets, les sous-préfets et leurs adjoints bénéficient de la gratuité totale de l’électricité. Combien coûte au Trésor public leur consommation annuelle d’énergie, si on sait que dans leurs résidences, les nombreux climatiseurs rafraîchissent sans discontinuer ?

Les mesures de tous ordres que nous propose Me Wade sont donc loin d’être suffisantes et convaincantes. Nous le répétons avec force : il doit aller plus loin encore, au besoin par la contrainte. C’est d’ailleurs à cet égard que les syndicats devraient être attendus. Ils sont malheureusement de plus en plus décevants. C’est comme si, avec sa générosité dévastatrice, Me Wade les a complètement anesthésiés. On sait déjà que, à la veille de la célébration de la fête du 1er mai 2 007, des responsables syndicaux se sont rendus nuitamment à la présidence de la République et, toute honte bue, se sont laissé corrompre en se faisant remettre chacun trois millions de francs. Certains d’entre eux, qui étaient avant le 19 mars 2 000, la terreur du patronat et de l’Etat, sont aujourd’hui méconnaissables : ils sont plus doux qu’un agneau de deux mois.

C’est malheureux, vraiment malheureux, car la période est très favorable à une grève générale qui viendrait vite à bout de ce qui reste de résistance à Me Wade. Des mesures draconiennes pourraient lui être alors imposées, des mesures qui pourraient facilement, dans le budget de 2008, réaliser des économies substantielles, pouvant aller jusqu’à 20, 30, 40 milliards ou plus, à investir dans les secteurs sociaux. Sans que le fonctionnement de l’Etat en soit le moins du monde gêné. Il s’en porterait plutôt mieux d’ailleurs, beaucoup mieux. C’est bien possible, et je tenterai de l’illustrer dans une prochaine contribution.

[1] Gouverneurs (500 000), préfets (300 000), sous-préfets (200000) et leurs adjoints (respectivement 300 000, 200 000 et 100 000 francs).
Par Mody NIANG

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