mardi 15 avril 2008

Comment se porte l'université sénégalaise ...

"L'université du désordre"

Plusieurs décennies durant, elle a été perçue comme l'une des plus prestigieuses de toute l'Afrique. Elle a longtemps fait la fierté de toute une nation, tout un continent, tout un peuple. Elle a produit d'éminents cadres, ingénieurs, professeurs et chercheurs qui rivalisent de compétence dans les plus hauts centres de décision au Sénégal et partout dans le monde. Elle porte le nom de l'un des plus illustres savants que l'Afrique a vu naître. Elle, c'est l'université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Aujourd'hui, plus que jamais, cette institution est véritablement «malade». Un mal qui nécessite des remèdes de cheval. Chacune de ses facultés croupit sous la pesanteur d'une myriade de problèmes. Et l'un des plus saillants est assurément les interminables mouvements de grèves qui déteignent sérieusement sur la qualité de l'enseignement. Les cours dorment dans les tiroirs de l'oubli une bonne partie de l'année. Un semestre y dure à peine 10 semaines au lieu de 25 en temps normal. Les programmes n'y sont traités qu'à moitié. Le niveau des étudiants dégringole au fil des ans. Une chute vertigineuse aggravée par des conditions d'études d'une précarité révoltante.

A la Faculté des Sciences et Techniques, le constat est alarmant. Les laboratoires se confondent à des ateliers de forgerons. Des matériels datant de l'âge de la pierre taillée cohabitent dans des locaux d'une vétusté énervante. Les travaux dirigés et pratiques sont bâclés du fait du manque criard d'enseignants dans certains domaines. Sans oublier l'épineuse question de l'effectif qui ne cesse de croître de façon exponentielle. Un problème qui est de loin plus effarant dans les autres établissements. L'exemple le plus patent c'est évidemment la faculté des Lettres qui, conçue pour 1 200 étudiants, flirte aujourd'hui avec les 25 000. Les enseignements s'y déroulent dans une promiscuité hallucinante. Pour un cours devant démarrer à 15 heures, il faut se réserver une place à 12 heures au risque de le suivre debout, à travers les fenêtres ou à même le sol. Les examens se font dans le merdier le plus total. Une situation morose presque similaire à la faculté de Droit ou de Sciences Economiques. Il n'est donc pas étonnant d'entendre la théorie selon laquelle à l'université, la réussite est une exception tandis que l'échec est aujourd'hui érigé en règle générale. L'Ucad est en passe de devenir une superbe «garderie de futurs chômeurs», comme disait le Pr Penda Mbow.

Et la garde se faisant certainement dans un campus où la vie est à la limite clochardisée. Dans les chambres, les étudiants s'y entassent comme des sardines. Il est fréquent de trouver 6 à 8 personnes logées dans une pièce prévue pour 2. A cela, il faut ajouter les interminables et longues queues faites pour n'importe quoi. Même pour prendre une douche le matin, c'est la queue dans les toilettes. Incroyable peut-être. Mais telle est la triste réalité. Et ceci n'est que le pic de l'iceberg par rapport à tout le calvaire vécu au quotidien.

Cependant, un excès de focalisation sur ce tableau extrêmement sombre pourrait occulter d'autres réalités d'une extrême gravité. En effet, il faut bien le dire et le regretter, les étudiants nourrissent un plaisir démesuré pour l'indiscipline et la violence. De plus en plus, la future élite intellectuelle du pays est méprisée comme le plus vulgaire des «coxeurs» de la gare routière parce que reflétant une sale image. Les habitués de l'avenue Cheikh Anta Diop en savent quelque chose. Pour un oui ou pour un non, c'est la route qui est bloquée. Commence ainsi un spectacle extravagant où de malheureuses forces de l'ordre sèment un parfait désordre en balançant des grenades lacrymogènes sur une masse qui riposte par des jets de pierres. Quelques fois, c'est des bus qui sont détournés et saccagés. Et l'occasion faisant souvent le larron, certains profiteurs s'empressent de vider la caisse du receveur. D'autre part, on assiste chaque jour à de véritables attitudes irresponsables. Devant les restos comme dans les amphis, c'est des scènes de bousculades tous azimuts. A la fin de chaque mois, c'est la pagaille et le bordel devant les guichets lors du paiement des bourses.

Mais le plus regrettable, c'est que certains actes de barbaries sont en train de se développer et suscitent un faisceau d'interrogations. Comment expliquer le fait que des étudiants aillent jusqu'à séquestrer un membre du personnel administratif dans une chambre pendant 7 tours d'horloge ?

Comment qualifier ces délégués d'amicale qui, armés de barres de fer, machettes et autres armes blanches, s'adonnent au lynchage de leurs propres camarades ?

Il est donc compréhensible que certains enseignants se permettent de dresser une égalité mathématique entre les locataires du campus et le troupeau de bœufs d'un berger du Fouta. Quelle honte !!! Temple du savoir, véritable temple du désordre!!! L'enseignement supérieur au Sénégal est un vrai fiasco.

Et le plus écœurant, c'est que malgré leurs semblant d'efforts, les autorités étatiques n'en ont cure. Mais vu la conjoncture politique du pays faite de pillages, de gaspillages et de discours démagogiques, cela n'est point surprenant. Malheureusement, c'est encore le bas peuple qui va en pâtir car il va sans dire que les fils de nantis sont bien casés dans les grandes universités européennes et américaines.

Il est grand temps de s'arrêter et de se faire une profonde introspection afin d'améliorer cette situation plus que déplorable. Que chacun de nous, du plus célèbre des crânes rasés jusqu'au dernier des citoyens, essaie de restaurer certaines valeurs éthiques et morales, gage du développement d'une nation. Comme disait le plus grand physicien de tous les temps, Albert Einstein : «La meilleure chose que l'on puisse faire pour améliorer ce monde, c'est de s'améliorer soi-même.» Sinon, tant que cette crise de valeurs perdurera dans le pays, le Sénégal sombrera dans le sous-développement aussi longtemps que la terre continuera à décrire sa trajectoire elliptique autour du soleil.

Par Arouna BA
Etudiant en Physique-Chimie à l'Ucad

 

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