mercredi 9 avril 2008

Sauver l’Université sénégalaise - Par Dr Cheikh Mbacké GUEYE

L'Université sénégalaise est malade. Elle est malade de ses conditions d'enseignement et de recherche. Elle est malade de son effectif pléthorique. Elle est malade de l'insuffisance des moyens financiers qui lui sont attribués. Elle est malade, enfin, de l'extrême politisation de son espace qui empêche les principaux acteurs de se retrouver autour de l'essentiel et de mener les vrais combats.

Les symptômes apparaissaient depuis longtemps ; mais souvent les «solutions» concoctées par l'autorité n'ont pas répondu aux attentes. Après l'année blanche de 1988 et l'année invalidée de 1994, le spectre d'une autre année blanche plane encore sur l'Université sénégalaise, les grèves répétées aussi bien des étudiants, du corps enseignant que de celui administratif étant passées par là. A cela, s'ajoutent des politiques de l'Etat qui n'ont pas toujours ciblé les vrais problèmes, prises en otage qu'elles étaient par cet impérialisme politicien qui magnifie le populisme béat et sanctifie les effets d'annonce creux.

Ainsi, pour remédier au mal, il y a un besoin urgent d'administrer au grand malade une cure profonde avec des mesures ciblées, pertinentes, cohérentes et très osées. L'urgence d'agir est d'autant plus pressante que les phénomènes comme la violence sont vécus quotidiennement au sein de l'espace universitaire. Quelles seraient ces mesures ? De manière ramassée, nous proposons de livrer ici quelques pistes de réflexions tournant autour de cinq propositions charnières qui, à leur tour, renvoient aux compétences politiques, sociales et académiques.

DESENGORGER L'UNIVERSITE

L'Université de Dakar, avec son effectif de plus de 50 000 étudiants, est à bout de souffle. A côté des conséquences désastreuses que cet effectif pléthorique peut engendrer par rapport à la qualité des enseignements et conditions de travail, il y a qu'il influe profondément sur le rendement même des étudiants. Depuis des années, pourtant, le désengorgement de l'université est devenu plus un slogan creux que le fruit d'une politique planifiée et substantielle.

Désengorger l'Université sénégalaise passe, inévitablement d'abord, par l'abandon du mythe consistant à assimiler la fréquentation de l'université au seul gage de réussite professionnelle et sociale. Ensuite, il faudrait penser à renforcer la formation professionnelle tout en se gardant de vider la formation universitaire classique de sa substance et de son intérêt. Au même moment, l'autorité devrait adopter une tolérance zéro à l'encontre des écoles privées et même publiques assurant la formation professionnelle, car beaucoup d'entre elles ne justifient leur existence que par la manne financière qu'elles peuvent générer. Or, s'il est vrai que la formation professionnelle requiert des moyens logistiques et financiers considérables, il n'en demeure pas moins que le choix et la politique de l'excellence doivent en être les priorités. Par ailleurs, les efforts de l'Etat consistant à mettre sur pied des Centres universitaires régionaux sont sans nul doute une très bonne initiative pour désengorger l'Université sénégalaise, pourvu que ces cadres universitaires ne soient pas des solutions de rechange pour régler des problèmes immédiats.

DEPOLITISER L'ESPACE UNIVERSITAIRE

C'est devenu un secret de polichinelle que l'université est souvent paralysée, parce que certains acteurs définissaient leurs priorités par rapport à leurs appartenances politiques plutôt que par rapport aux intérêts généraux de l'université. Cette tyrannie de la politique sur l'espace universitaire ne fait que plomber les ailes de l'institution. Cette politisation à outrance, que l'on retrouve dans presque tous les segments de la vie à l'université, est si profonde qu'elle favorise l'«exclusion» de ceux-là mêmes qui décident librement de ne pas se mêler de politique, préférant se dévouer exclusivement à leurs études.

Quand l'étiquette politique devient la clé de la réussite dans le milieu universitaire ; quand elle, et elle seule, permet à l'étudiant de vivre de manière balèze au campus social et obtenir de beaux scores dans l'enceinte académique ; quand elle permet de faire et de défaire les statuts de certains enseignants, il y a alors lieu de bouter cette pratique hors de l'université pour rétablir l'unité, la sérénité et redonner à l'excellence et au mérite leur rôle de normes. Dans ce cadre-là aussi, les responsabilités sont partagées entre les principaux acteurs de la vie universitaire.

RESTAURER LA CONFIANCE AU SEIN DES ETUDIANTS

Une des causes des violences dans les Universités sénégalaises réside dans le manque total de transparence dans certains secteurs de la vie estudiantine et, notamment, dans l'attribution de certains «mérites» et privilèges. En effet, la corruption, la magouille, le favoritisme, qui sont autant de fléaux qui gangrènent la société sénégalaise, se trouvent incarnés et vécus dans l'espace universitaire. L'exemple de l'attribution des chambres est une preuve éloquente de ces impairs qui ne font qu'entretenir l'effritement et la «pollution» de l'espace universitaire.

L'excellence, qu'on clame tout haut et qu'on brandit à tout bout de champ, est perpétuellement foulée aux pieds pour assouvir des ambitions démesurées de clientèles politiques et groupusculaires. Certains étudiants, usant de leurs influences et appartenance politique, vont même jusqu'à institutionnaliser la pratique de la magouille, qui pénalise souvent les étudiants méritants, mais apolitiques. Au bout du compte, on se retrouve avec des cellules estudiantines corrompues dirigées par des gens incompétents, ce qui sape profondément la cohésion entre étudiants et installe un climat de suspicion délétère dans les campus académique et social. Cette suspicion de la base à l'égard des dirigeants est, du reste, fondée, quand on voit la manière dont les dirigeants bénéficient arbitrairement de bourses d'études et autres avantages au détriment d'étudiants méritants.

En outre, il n'est qu'à analyser les violences qui émaillent les élections des différentes amicales de Facultés pour se convaincre du manque de transparence dans la gestion et revendication des intérêts des étudiants. Ce phénomène en entraîne nécessairement un autre : la perte de confiance des étudiants en leurs dirigeants. D'ailleurs, depuis des années maintenant, il se creuse un certain fossé entre la base et les dirigeants, car la base ne se reconnaît plus, ni dans la philosophie, encore moins dans la manière de gérer les intérêts des étudiants.

TRAVAILLER A UN PROGRAMME UNIVERSITAIRE COHERENT

Sur le plan purement académique, l'université doit être réformée. Il est vrai que la collaboration entre Départements et Facultés au sein des Universités sénégalaises est présente. Mais elle serait plus efficiente si elle avait été le produit d'une planification prenant en compte la pertinence de certains éléments de cette mobilité ainsi que l'identification et l'élaboration de cours communs qui regrouperaient les étudiants de différents Départements ou Facultés.

Si, par contre, on peut noter une certaine collaboration entre les Départements d'une même Faculté, la collaboration entre Facultés est quasi-nulle. En outre, sur le plan administratif, les étudiants rencontrent d'énormes difficultés d'inscription, tentés qu'ils sont de s'inscrire à la fois dans deux Départements différents. Or, tout le monde sait qu'il y a des diplômes (et enseignements) complémentaires dispensés dans des Départements différents, qui participent positivement dans la formation et le profil de l'étudiant. Mais cela n'est possible que si l'interdisciplinarité devient une réalité accessible aux étudiants et sanctionnée par des diplômes appropriés.

Par ailleurs, le système Lmd (Licence, Masters, Doctorat) n'est pas mauvais, car beaucoup d'universités du monde le pratiquent avec grand succès. Cependant, il aurait fallu des préalables avant sa mise en pratique, dont une large concertation entre les principaux acteurs de l'université.

METTRE SUR PIED UN SYSTEME DE TUTORAT

Garantir la bonne transmission de l'enseignement dispensé au sein des universités passe par un contact permanent entre enseignants et enseignés. Les universités les plus efficaces dans ce domaine sont celles qui ont fini d'implanter le système du tutorat qui, loin de promouvoir des pratiques de jardin d'enfants, donnent la possibilité aux étudiants de pouvoir interpeller directement les enseignants sur des sujets précis dans un environnement plus approprié ; de la même manière, les enseignants, par des rencontres fréquentes avec leurs «protégés», auront l'opportunité de suivre les progrès des étudiants.

Malgré les importantes ressources humaines et financières requises par un tel système, l'Université sénégalaise ferait un grand pas dans ce sens, en renforçant les responsabilités et compétences des moniteurs pour mieux assister les étudiants, surtout ceux du premier cycle. L'avantage est que les moniteurs connaissent beaucoup mieux les besoins et soucis de l'étudiant, car ils sont encore, eux-mêmes, étudiants. En outre, ils ont le temps, l'enthousiasme, la motivation et l'énergie nécessaires pour mener à bien cette tâche, tant il est vrai que le Professeur titulaire -pour ne citer que cet exemple- a d'autres challenges à relever (recherches, colloques, cours magistraux, publications, encadrements de thèses, etc.). Les moniteurs, dans certaines Facultés, n'ont que des responsabilités de bibliothécaires. Or, ils devraient être mis aussi dans des conditions idoines pour jouer un rôle d'appoint significatif sur le plan purement académique.

Comme nous l'avons vu, la nécessité de sauver l'Université sénégalaise est très pressante au vu de tous les problèmes auxquels elle est confrontée ces dernières décennies. Parce que les manquements émanent de responsabilités diverses -de la part des autorités étatiques, universitaires, et estudiantines- toute solution ne pourra venir que d'une entreprise concertée et planifiée entre les principaux acteurs.

Par Dr Cheikh Mbacké GUEYE

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