mercredi 14 mai 2008

SENEGAL: "Crise scolaire : Chronique d’une politique de liquidation ?"

Des grèves, encore des grèves, toujours des grèves… Le rituel des grèves commence à hanter le sommeil des parents d'élèves. Dans l'école publique sénégalaise, les années se suivent et se ressemblent. Malgré l'affaiblissement des appareils de lutte des travailleurs, les organisations d'enseignants ont su trouver l'énergie vitale nécessaire pour se réorganiser et faire face à un gouvernement qui semble ne porter aucun intérêt pour la formation des enfants des Goorgorlous.

Au lieu de s'attaquer aux vrais problèmes de l'école, le gouvernement a choisi de poursuivre sa politique de liquidation des syndicats d'enseignants. Cette politique bien élaborée semble s'appuyer sur une stratégie articulée en trois points : Relever le taux du budget national alloué à l'éducation avec une politique d'augmentation de salaires, généraliser les bourses ou aides versées aux étudiants et mettre en œuvre une politique d'émiettement des organisations syndicales pour les réduire à des entités vulnérables facile à domestiquer voire phagocyter.

Malgré les différentes augmentations de salaires, annoncées en grande pompe, dans la fonction publique et qui, malheureusement, ont été littéralement anéanties par un coût sans cesse croissant de la vie, le front social n'a pas connu de répit ces dernières années. Le secteur le plus touché reste sans doute celui qui a reçu la plus grande part du budget : l'éducation.

De Saint-Louis à Ziguinchor, en passant par Thiès, Dakar et Bambey, aucune université n'a été épargnée. Enseignants et étudiants rivalisent d'ardeur : les premiers nommés victimes de plus en plus d'une politique de précarisation de leur fonction et les seconds d'un processus continu de dégradation de leurs conditions de vie et d'étude.

Un faisceau d'indices concordants nous conforte dans l'idée que l'autorité encourage, voire commandite la scission de certaines organisations syndicales jugées fortes, donc menaçantes. D'ailleurs, une observation à la loupe des sigles des différentes organisations qui composent l'intersyndicale de l'enseignement, donne une idée de l'ampleur des dégâts. Conscients de leur vulnérabilité, les syndicats d'enseignants ont senti très tôt la nécessité de se retrouver autour d'une unité d'action pour accroître leur efficacité : c'est l'ère des intersyndicales. Les premières conquêtes importantes ont été l'œuvre de l'intersyndicale de l'enseignement de 2003 avec l'engagement de l'Etat à attribuer 5 200 parcelles aux coopératives d'habitat des enseignants.

Face à la menace, le gouvernement a réussi la prouesse d'infiltrer l'intersyndicale pour la diviser en deux entités protagonistes. Il a fallu l'intervention de Youssoupha Wade, président du Comité national du dialogue social (Cnds), pour réunir les deux parties autour d'une plate-forme minimale. Ce compagnonnage ne sera pas de longue durée. Deux mois plus tard, la partie pro-gouvernementale de l'intersyndicale réunifiée signe un protocole d'accord avec le gouvernement le 30 juin 2006. L'intersyndicale en lutte - ou intersyndicale A - poursuit son combat en boycottant les examens et en faisant une rétention des notes. Après 45 jours de manœuvres, les autorités réussissent à faire proclamer les résultats du baccalauréat 2006. Les méthodes anti-pédagogiques et peu orthodoxes utilisées pour la correction des épreuves ont jeté un discrédit sur les diplômes délivrés.

Dès la rentrée scolaire 2006/07, le Cusems se radicalise, mais le gouvernement ne démord pas : il fallait à tout prix apaiser l'espace scolaire en usant de la vieille technique du diviser pour mieux régner. L'accord signé avec le Cusems en janvier 2007 portant sur le relèvement de l'indemnité de logement de 20 000 F entre autres, a permis à l'autorité de pacifier cette organisation, non sans détourner son combat. En effet, ce point ne figurait pas sur la plate-forme revendicative du Cusems, mais sur celle de l'intersyndicale en lutte. En offrant sur un plateau d'argent au Cusems, ce pourquoi l'intersyndicale s'est battue toute une année durant, le gouvernement a réussi à créer une sorte de conflit d'intérêt entre les deux camps en lutte. Cette démarche particulièrement pernicieuse a été encore mise en œuvre quand l'autorité a décidé d'ouvrir des négociations avec des syndicats domestiques alors que les syndicats en lutte courent après une audience.

Pour couronner le tout, une campagne de dénigrement et de diabolisation est orchestrée contre les leaders de l'intersyndicale. Le Syndicat des corps émergents de l'enseignement du Sénégal (Scemes) a vu certains de ses permanents destitués au profit de pseudo syndicalistes qui ont choisi le participationnisme. Le secrétaire général de l'Uden a fait, ces derniers temps, l'objet d'une campagne de lynchage médiatique par les valets de service du ministre de l'Education.

Les grands perdants restent hélas, les élèves. L'avenir des enfants de Goorgorlous n'est vraisemblablement pas une préoccupation de nos gouvernants. En refusant de dialoguer avec l'intersyndicale de l'enseignement depuis l'ouverture des classes, le gouvernement oublie qu'il a la charge régalienne d'offrir à chaque enfant une éducation de qualité. L'année tire à sa fin, mais les autorités semblent sourdes aux appels de détresse des élèves et de leurs parents. 'Les examens se tiendront à date échue…' Ainsi s'exprimait un responsable du ministère de l'Education sur Walf Tv. Ce discours guerrier du gouvernement en dit long sur sa conception de la qualité. Pour les observateurs avertis, la qualité de l'éducation est devenue un vain mot, un concept creux, vidé de son contenu et mangé à la sauce de la politique politicienne.

Dans la nuit de ses manœuvres lugubres, Moustapha Sourang continue de mettre son ministère au service de ses conquêtes politiques, reléguant au second plan les recommandations du sommet de Dakar sur l'éducation pour tous. Ce qu'il oublie c'est que la nuit peut être longue, mais il finit toujours par faire jour.

Cheikh DIOP Coordonnateur du Collectif des contractuels de l'Education pour le refus de l'arbitraire cheikhgdiop@yahoo.fr

 

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