vendredi 13 juin 2008

SENEGAL: " Assises nationales : Le Professeur Amadou Mahtar Mbow et les autres sont bien à leur place !"

On a beaucoup fustigé l'acte posé par Monsieur Amadou Mahtar Mbow, ces derniers jours : présider les Assises nationales.

Je voudrais avant tout livrer une anecdote toute personnelle, dire l'image que j'ai toujours conservée de M. Mbow et qui adhère parfaitement à ce qu'il est demeuré : professeur dans l'âme, de surcroît homme engagé pour la cause africaine, patriote, défenseur des libertés.

Il y a bien des années, après avoir été une première fois ministre, il redevient professeur, ce qu'il est profondément. C'est à la fin de cette période que j'ai eu le bonheur de l'avoir pour examinateur à l'épreuve orale d'Histoire - Géographie du Baccalauréat de philosophie. Cela se passait à la Faculté de Médecine de l'Université de Dakar. Après avoir traité le sujet que j'avais tiré, surprise, je me suis entendu dire : 'C'est très bien.

Maintenant, sortons du programme, parlons un peu de l'Afrique. Que savez-vous de l'Oua ?' Il indiquait en fait la voie. Ce sont des choses qui marquent et qui ressortent certainement au moment des vrais choix.

Après tout le parcours qu'on lui connaît (apparemment certains l'ignorent vraiment et d'autres ont perdu la mémoire !), je ne suis donc pas étonnée que ce soit cet homme - là qui, à l'unanimité, ait été choisi pour présider les Assises nationales et qu'il l'ait accepté.

Dans son allocution d'ouverture de ces Assises, il dira lui-même : 'Au soir d'une vie aussi longue que la mienne au cours de laquelle j'ai participé à tant de combats pour la liberté, la dignité et le progrès des peuples, les miens comme les autres, sans en attendre que la satisfaction d'un devoir accompli, d'une responsabilité assumée, on ne peut se dérober.' Et plus loin : 'Rester sourd serait un reniement de soi… !'.

Mais que fait le Sénégal de ses grands hommes, de ses femmes et de ses hommes de qualité ?

Ils peuvent être critiqués (pas par n'importe qui cependant !) ; ils ne doivent pas être insultés, piétinés. C'est à notre pays que nous ferions, alors, perdre toute dignité, car ils sont la vitrine du Sénégal. Leurs qualités et leurs compétences sont reconnues sur le plan mondial. En face de cela, que voit-on ? Des personnes qui, hier des quidams, aujourd'hui grisés par les ors de la République qu'ils ne font que traverser tels des météores, veulent leur donner des leçons ! Et pourquoi ? Tout simplement parce qu'ils ont dit ce qu'ils pensaient de la situation du pays, leur pays. Parce qu'ils disent qu'il existe des solutions. On a vu aussi critiqués Moustapha Niasse, il y a quelques semaines, ensuite Amadou Mahtar Mbow, Penda Mbow, les participants aux Assises les plus en vue, les généraux à la retraite Mansour Seck, Lamine Keïta, Abdoulaye Dieng….

Ce pouvoir qui a accordé le droit de voter en 2007 aux militaires et paramilitaires en activité, faisant fi de toutes les réticences et oppositions, prend aujourd'hui à partie ces grands généraux à la retraite, parce qu'ils décident, en toute liberté, de se joindre à la réflexion de leurs concitoyens sur des questions liées à l'avenir d'un pays dont ils ont défendu et préservé l'intégrité et la stabilité, d'un pays qu'ils ont hautement représenté à l'étranger et sur plusieurs fronts.

Il importe pourtant de se souvenir des raisons qui sont à l'origine de la tenue des Assises nationales.

La démarche du Front Siggil Senegaal : L'Initiative

Devant le refus opposé par le pouvoir à tout dialogue sur le processus électoral et sur les questions de démocratie, et face à l'acuité grandissante des difficultés sociales et économiques vécues par les Sénégalais, le Front Siggil Senegaal s'est vu dans l'obligation de trouver une solution à ce blocage. Pour cela, il a pris l'initiative d'aller vers ses concitoyens en vue de créer un lieu de dialogue à travers ce qu'il a baptisé 'Assises nationales'.

J'ai eu l'honneur de représenter mon parti l'Alliance des forces de progrès (Afp), aux côtés des leaders des autres partis du Front (Amath Dansokho, Ousmane Tanor Dieng, Abdoulaye Bathily, Madior Diouf, Momar Sambe, entre autres), lors de la toute première rencontre du Front avec le Forum civil et la Cnes, en juillet 2007. Il faut rendre justice à Mansour Kama, à Mohamed Mbodj et à leurs organisations. Ils (nous) ont accueilli notre démarche avec la courtoisie, l'objectivité et l'intérêt que l'on pouvait attendre d'eux. C'est à la suite de ces visites que les termes de références leur seront envoyés pour recueillir leur avis et leur contribution, avant toute réponse définitive. Comme d'autres organisations, ils ont souhaité la participation de tous les partis et du gouvernement.

L'opposition regroupée au sein du Front Siggil Senegaal ne nie pas le fait que Maître Abdoulaye Wade soit le président de la République, mais elle remet en cause la sincérité du vote et sa conviction reste qu'elle a été 'flouée' à la dernière présidentielle. Que le président des Assises nationales reconnaisse la légitimité du président de la République, c'est un droit absolu qu'il exerce et que personne ne saurait lui contester. Le débat ne se situe pas là. Le propos de ces Assises, ce sont les multiples crises et difficultés, dont l'origine n'est pas seulement mondiale, auxquelles il faut trouver des solutions consensuelles et dont le pouvoir lui-même reconnaît en partie la réalité : il s'agit de la crise alimentaire, de celle de l'agriculture, de l'enseignement…) ; il s'agit aussi de la crise des Institutions, avec ces grands bouleversements ou tentatives de bouleversements de la Constitution, l'irrespect des Institutions et des symboles, avec des ministres qui s'attaquent publiquement entre eux et suggèrent, proposent même, que l'on démette de leurs fonctions certains de leurs éminents collègues, en les renvoyant comme des malpropres ; avec des gouvernants qui se présentent, l'injure à la bouche, devant un peuple sénégalais médusé, des gouvernants au plus haut niveau qui, périodiquement, amusent la galerie, pour tourner en dérision leurs adversaires et mettre les rieurs de leur côté. Pendant ce temps, rien de viable ou de durable n'est proposé à la grande majorité des Sénégalais, jeunes et moins jeunes, qui souffre et désespère.

Les Assises nationales : une grande leçon de démocratie et d'humilité

Ces Assises ne sont ni sectorielles, ni locales, ni régionales, ni privées, ni étrangères, ni internationales. Elles ne sont pas organisées par l'Etat, mais ouvertes à tous les citoyens de ce pays, elles en regroupent toutes les catégories et vont se dérouler dans chaque département et de manière participative, afin de recueillir l'avis de tous. Vox populi, vox Dei ! Elles sont bien nationales ces Assises ! La cérémonie de lancement l'a prouvé.

Quelle lecture doit-on faire de l'affluence impressionnante ce dimanche 1er juin 2008 au Méridien Président, à un tel niveau et dans une telle diversité ? C'était une traduction du génie du peuple sénégalais, de son sens de la justice et de son sens de la liberté, face au recul qui ne frappe plus seulement à notre porte, mais qui est déjà là. Cependant, les invectives et les menaces contre les libertés individuelles et collectives n'y feront rien. Le Sénégal, dans sa diversité, a répondu 'présent !', conscient de la nécessité d'une reconstruction nationale à tous les niveaux en sauvant d'abord les acquis démocratiques de 1992 avec un code électoral engendré par le dialogue et le consensus ; ceux du 1er mars 2000 avec l'alternance à la tête de l'Etat.

Ce 1er juin 2008, j'ai vu des représentants du clergé catholique, de nombreux guides religieux musulmans et des organisations confessionnelles de ces deux religions. J'ai vu l'une des plus fortes présences d'universitaires. J'ai vu des Sénégalais de tous âges, de toutes les catégories sociales et professionnelles, de toutes ethnies. J'ai vu le Sénégal. Et on voudrait remettre en cause le caractère 'national' de cette rencontre ? Le Sénégal va être sillonné, quadrillé pour recueillir l'avis, l'expression des populations et on voudrait nous dire que cette réflexion ne sera pas nationale, ne sera pas prise en compte ?

Et les politiques dans tout cela ?

Les politiques, c'est-à-dire les partis politiques du Front Siggil Senegaal, ne peuvent qu'être pleinement satisfaits de ce qu'a été le lancement des Assises nationales et qui laisse présager qu'elles seront porteuses de fruits ; satisfaits de l'appropriation par tous de leur concept d''Assises nationales', qui s'est concrétisée par une réflexion commune ayant abouti à un produit commun : les Termes de références de ces Assises, puis leur méthodologie et le choix de leurs dirigeants ; satisfaits de l'identification de réels espaces de convergence entre la société civile, les partenaires sociaux et les partis politiques.

Les partis, en effet, ont été d'emblée compris parce que, justement, plusieurs organisations de la société civile de chez nous, avaient déjà le souci d'amener l'Etat et ses partenaires à un dialogue pertinent et efficace sur la gestion et l'avenir de notre pays.

De ce fait, la jonction entre toutes ces organisations devenait inévitable. Le Front Siggil Senegaal, qui a pris son bâton de pèlerin pour aller vers ses concitoyens, ne peut que se réjouir d'avoir été le catalyseur de cette rencontre et aussi du formidable travail d'organisation de l'ensemble. En ce qui concerne l'Etat, précisément le président de la République, le souhait le plus ardent que l'on puisse formuler est qu'il ait la capacité de se mettre à l'écoute de tout le Sénégal, de ses hommes et de ses femmes de qualité, dont le patriotisme ne souffre d'aucun doute ; à l'écoute du pays profond, non pas seulement de sa clientèle politique, que cessent la négation de l'évidence et les ripostes inutiles et qu'enfin il participe au dialogue.

 
Par Jeanne LOPIS – SYLLA
Chercheur à l'IFAN / UCAD
 
Coordonnateur national adjoint de l'Alliance nationale
des cadres pour le progrès (Ancp) / Afp

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