samedi 9 août 2008

LASLI NJELBEEN SOUFFLE SES DIX BOUGIES Info sans frontières par Théodora SY

En 1998, Seydou Nourou Ndiaye concevait une autre façon d'informer. Un souffle nouveau dans un espace médiatique dominé par le français. En pulaar et wolof aussi, c'est possible, et cela fait dix ans que ça dure…

 

Lorsqu'on ne parle pas un mot de français, qu'on ne sait ni le lire, ni l'écrire, nombreux sont ceux que, dans un pays francophone, l'information exclut. Mais au Sénégal, cela fait dix ans que l'on a le choix, parce qu'il y a Lasli Njëlbéen. Un mensuel en langues nationales, le wolof et le pulaar, qui célébrait dans la soirée du 4 août, ses dix années d'existence. Cadre choisi pour les réjouissances, la maison de la Culture Douta Seck qui accueillait les nombreux amis du journal.

 

Dans le monde rural, il y a bien longtemps qu'on ne les compte plus, ceux qui ont choisi Lasli pour s'informer. Pour cela, il leur suffit juste d'attendre un mois, le temps qu'il faut pour donner un coup de neuf à ce qu'ils ont appris et intériorisé. Une fois que l'on quitte la ville, c'est un monde nouveau qui s'ouvre, mais il est tout entier acquis à la cause d'un journal qui ne parle pas français, et rude est la concurrence. Sous ce rapport, les mots du directeur de la maison de la Culture, Mamadou Kébé, se donnent comme le révélateur d'une bataille perdue. Parce que dans ces localités, Lasli est premier avec « le plus grand tirage ».

 

Mais la grande histoire du journal est surtout celle d'un homme, Seydou Nourou Ndiaye. C'est la voix pleine d'émotion qu'il conte la belle aventure d'un enfant né de ses convictions, parce qu'il y a toujours cru. Au départ, il s'est seulement laissé inspirer par la grandeur d'un homme qu'il a toujours considéré comme « un modèle ». A l'époque, Sembène Ousmane, car c'est de lui qu'il s'agit, avait déjà entrepris une œuvre similaire.

 

Un journal, en wolof seulement cette fois, et intitulé Kaddu, Sembène était aux côtés de Pathé Diagne. Mais leur support écrit avait cela de particulier que l'information s'y mêlait au conte ou à la nouvelle. Seydou Nourou a voulu aller plus loin, introduisant une sorte de rupture. C'est tout le sens du nom donné à son journal : lasli ou njëlbéen sont, en pulaar et en wolof, l'expression d'une limite, d'un début. Entre les deux langues, il n'y a pas la moindre contradiction et l'on va de l'une à l'autre, sans se compromettre.

 

C'est fidèle à cet esprit que jamais l'on n'a voulu traduire l'information donnée du wolof au pulaar ou vice-versa. La conviction de Seydou Nourou Ndiaye est qu'il s'agit de deux lectorats différents, et qu'il est impensable de les superposer. Et grâce à son journal, ils ne sont plus dans l'obscurité « ceux qui ne savent pas lire le français ».

 

C'est cela toute la philosophie qu'il y a au-delà, au nom d' « une unité nationale qu'il ne faudrait pas fragiliser et contre toute forme de chauvinisme ». En dix années d'existence, agriculteurs, pêcheurs et éleveurs ont su « acquérir une conscience citoyenne : ils connaissent chaque jour davantage leurs droits et devoirs » et l'ethnie ou la langue cessent d'être ces obstacles insurmontables. Mais ils viennent de partout ceux qui, au fil des jours se sont épris du journal bilingue. Parmi ses fidèles lecteurs, il y a bien des intellectuels dont il a changé la vision les choses. L'écrivain Aboubacry Moussa Lam était convaincu qu'il n'écrirait jamais mieux qu'en français mais il a beaucoup appris de Lasli. Aujourd'hui, il sait ce que Cheikh Anta Diop pensait lorsqu'il disait : « On ne peut vraiment être à l'aise que dans sa langue maternelle ».

 

Ces dix ans, c'est un combat qui se poursuit, sorte de plaidoyer pour que les langues locales ne soient pas les grandes oubliées du système. C'est au député Abdou Fall, qui présidait la cérémonie, que revient la mission d' « être, auprès des pouvoirs, la voix » de tous ceux qui continent d'y croire. Mais Seydou Nourou Ndiaye n'est pas seul face à son destin. Ils marchent à ses côtés ceux qui, lorsqu'ils ont découvert Lasli, n'ont jamais cessé d'aimer « un homme qui a toujours vécu pour ses idées, pour une noble cause, avec courage et sans compromission ».

 

Articles les plus consultés