dimanche 27 décembre 2009

Vote sur les minarets en Suisse : Vers une nouvelle forme de fondamentalisme

Les Suisses viennent d'exprimer ouvertement lors des dernières votations un sentiment latent, mais de plus en plus manifeste au sein de l'opinion occidentale, vis-à-vis de l'Islam en particulier et des autres cultures en général. Cette votation traduit tout le malaise et le repli identitaires qui frappent le monde occidental au regard des sujets de défiance de l'autre engagés par les hommes politiques et portés par une grande partie des leaders d'opinion à travers des médias soumis et volontaristes à dessein.
En effet, s'ériger contre la construction des minarets dont l'architecture ressemble étrangement au dôme des églises surtout dans les pays d'Europe orientale (Roumanie, Slovaquie, Pologne…) frise l'hérésie. Le malaise est plus profond. Il traduit la déchéance d'une civilisation qui a rayonné pendant des siècles et qui présente des signes d'essoufflement à tous les niveaux.
 


Les valeurs qui ont porté les pays occidentaux au sommet sont de plus en plus reléguées dans les placards du passé. Le seul profit guidé par des valeurs rimant fortement avec la solvabilité est érigé au rang de dogme à tous les niveaux. Comme bouc-émissaire, faut désigner la globalisation.
Un terme galvaudé mais que Michel Freitag résume très bien en le définissant comme étant «une subordination de la totalité de l'espace social à certaines logiques formelles abstraites qui sont celles de l'économie de marché, des développements technologiques, des moyens de communication informatiques, qui sont tous des processus unidimensionnels et autoréférentiels, dans le sens qu'ils ne visent que leur propre extension indéfinie ou leur propre accroissement illimité,  sans égard à la complexité et à la richesse concrètes du monde social et naturel qu'ils ont la puissance de transformer, de bouleverser et même virtuellement de détruire en réduisant à leur propre mode de fonctionnement et en intégrant dans leur propre dynamisme tout ce qui tombe directement sous leur emprise, et en dénaturant le reste grâce à leur puissance d`hybridation[1]».

 

 
Il ne s'agit plus de comprendre et d'accepter l'autre et sa diversité, mais surtout que ce dernier se doit de s'absoudre et de se renier en se dépossédant de tout son héritage socioculturel et historique pour exister. En somme, il doit rouler vers le néant ou devenir cet hybride sans repère et à la quête perpétuelle de nouvelles valeurs sursitaires. La démocratie, telle que conçue d'un point de vue occidental, ne garantit-elle pas cette laïcité et cette liberté religieuse.
 


 
Les Etats, sous le contrôle permanent des lobbies et des industries, abattent les derniers restes du pouvoir de la religion. Il suffit de constater le désenchantement qui frappe les principaux sites religieux dans les pays occidentaux pour comprendre cet état d'esprit. Le Clergé, sans moyens et appui conséquents d'un Etat qui l'a le plus souvent combattu, est obligé de brader son patrimoine. Les exemples sont nombreux du Canada à l'Europe occidentale en passant tout près du Vatican en Italie. Les églises sont transformées en souk, en hôtel et parfois en… night-club (comme en Hongrie selon Mgr Gianfranco Ravasi qui occupe les charges de ministre de la Culture au Vatican).

 

 
La Bourse, érigée comme instance centrale, imprime sa vie au quotidien des populations. Il est normal alors de constater que les horaires de la matinée et de la soirée, naguère consacrés aux prières religieuses sur la bande hertzienne, sont désormais réservés aux cours boursiers et aux dernières fluctuations à l'ouverture et à la fermeture du marché. Il suffit aussi de relever comment les principales fêtes religieuses chrétiennes (Noël, Pâques) ont été dévoyées par le marché avec sa principale arme de persuasion et de contrôle qu'est la publicité. Ces saintes dates ont été transformées en période de rush vers les commerces et les centres de distraction. La rituelle boursière s'est visiblement imposée et dicte ses lois aux populations.

 

 
Dans cette dynamique, c'est normal que quatre minarets sèment l'émoi sur une population de 7 700 200 habitants. Ce mouvement ne s'arrêtera pas à la Suisse. Il augure le point de départ d'un long processus multiforme, complexe avec des relents parfois contradictoires qui conjuguent simultanément le repli identitaire à l'expansion forcée vers d'autres horizons et rythmé par le culte du progrès.
Or comme l'explique avec force Michel Freitag, «hors du jaillissement continuel de l'histoire, il ne resterait rien dont nous pourrions orienter ; le cours et la «fin de l'histoire» ne signifie rien d'autre que l'abandon de notre action et de notre responsabilité. Il s'agit donc aussi de rejeter l'idée arrogante que l'histoire puisse n'être qu'une poubelle où le progrès rejette l'ensemble des cultures, des sociétés et des civilisations ont toutes eu leurs sources dans la continuelle perdurance des passés déjà accomplis ou plutôt «œuvrés» par les êtres humains [2]».

 

 
Certes, les pays occidentaux se réclament toujours d'une tradition judéo-chrétienne !!! Une expression qui traduit toute la contradiction dans laquelle baigne le monde actuel au regard des conflits et luttes qui ont opposé au fil des siècles, les populations se réclamant de ces deux religions qui prônent l'unicité de Dieu comme l'Islam.

 

 
La perte de repère se traduit par le reniement des valeurs et principes de tolérance et d'ouverture qui avaient permis à l'Occident pendant des années d'être le centre de gravitation et de référence de la planète. Le
culte de la peur de l'autre entretenu et savamment alimenté par des médias en pleine crise structurelle et soumis aux contraintes de ses bailleurs et actionnaires, produit ses effets. Il ne saurait cependant en être le seul indicateur.

 

 
Les dirigeants politiques occidentaux, pour ne pas perdre la face et les intérêts devant des partenaires «politiquement et cultuellement incorrects», incriminent les médias en les accusant de se livrer au sensationnel. En amplifiant ces sujets, les médias focalisent et orientent certes l'attention des auditeurs sur des aspects ciblés, mais ne sauraient détourner totalement les populations de leurs réelles aspirations et intérêts. En effet, au même moment, l'autre votation invitant les Helvètes à interdire l'exportation d'armes et de matériel de guerre a été…refusée par 68 % des électeurs. La raison occidentale déraisonne visiblement et les raccourcis empruntés pour justifier ces sorties et prises de position fondamentalistes ne sauraient prospérer. Vouloir bannir l'autre dans sa croyance voire sa richesse architecturale et artistique ne témoigne-t-il pas d'une nouvelle forme de fondamentalisme. La raison occidentale est malade et augure d'une nouvelle forme de repli et de redéfinition des valeurs et principes d'ouverture à partir desquels cette civilisation avait réussi à séduire une grande partie de la planète.

 

Macky I. SALL - Montréal, Canada

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