lundi 11 juin 2012

DU MISÉRABILISME HUMANITARISTE AU RACISME CONSCIENT OU INCONSCIENT : quand la musique entre dans la danse. Par Imoh Nkrumah

Le nouveau clip du groupe Les Ricochets s'intitule, comme par cynisme, « Paris-Africa » (françafrique ?) http://www.youtube.com/watch?v=uecuMJB_EN8&feature=share. C'est un clip médiocre, aux accents misérabilistes et racistes. Il n'y a pas d'autres mots pour le présenter. Il faut dénoncer ce clip avant qu'il ne répande sa pestilence. Je me doutais depuis longtemps que le rôle des organismes comme l'UNICEF n'est pas de régler les problèmes de l'enfance en Afrique mais de les exposer au grand jour dans l'intérêt des puissances qui financent le business. Exposer la misère de l'Afrique sans aucune intention réelle de la combattre, si n'est avec le vœu secret de l'aggraver, est un sport préféré de certaines institutions internationales et de leurs caisses de résonance, les médias mainstream. L'astuce consiste à ridiculiser le "Noir" par les monstrueux clichés qui nous sont servis dans le clip.

Cette agression psychologique, qui se présente sous les apparences d'action humanitaire, a d'abord pour rôle de perpétuer ces images et de les faire consommer par des Africains qui croient naïvement à leur valeur humanitaire. Ensuite, et ceci est plus grave, ces campagnes de dénigrement qui se veulent de sensibilisation orchestrées par ceux-là mêmes qui pillent l'Afrique permettent de justifier les interventions extérieures des prétendues organisations humanitaires et autres ONG qui se donnent ainsi les raisons d'opérer tranquille. Le projet humanitaire est le fer de lance de la recolonisation, et quand l'oppresseur verse des larmes de crocodile sur l'Afrique, c'est qu'il y a un intérêt en jeu. Cette fois, on se demande bien lequel. Toujours est-il que la plaidoirie pour l'accès à l'eau et à la nourriture sonne comme un prétexte.

Point de doute là-dessus, la bonne conscience internationale consiste à montrer une Afrique souffrante pour justifier tous les discours négatifs et toutes les interventions nocives. Il est évident que ceux qui vivent de notre misère ne peuvent pas souhaiter honnêtement son éradication. S'il en était ainsi, au lieu d'organiser des campagnes coûteuses tout en regardant paradoxalement l'Afrique s'enliser, ces institutions ou pays riches auraient agi spontanément (comme ils le font lorsqu'il s'agit de leur peuple), sans trop exposer la misère par-dessus le marché comme on le verra dans le clip. Si l'action humanitaire n'a pas résolu en un demi-siècle les problèmes de l'Afrique mais n'a fait que l'aggraver, il y a lieu de la remettre en question. Et nous devrions en tirer les leçons qui s'imposent, car dans un contexte où chacun lutte pour ses intérêts, attendre que l'Autre vienne résoudre notre problème est un choix de suicide collectif. Il est temps que nous apprenions à perdre ces réflexes de mendiants. L'Afrique ne s'en sortira que par notre action et non par nos appels à la compassion.

On pourrait s'étonner de l'insensibilité et de la permissivité chroniques des nôtres face à leur humiliation. Nous sommes tellement habitués à être humiliés, que nous en sommes venus à perdre le sens de l'amour-propre. L'individu ne saisit plus dans le discours dénigrant de l'Autre la subtilité et l'enjeu des images de la mise en scène de son infériorisation et de son animalisation. Il baigne dans ces images depuis la tendre enfance, et il est compréhensible qu'il arrive souvent à ne plus sentir ce qu'elles ont d'humiliant. Le sentiment d'avoir perpétuellement besoin de l'aide l'empêche de sentir l'humiliation. Ceci répond au plan machiavélique des empires coloniaux. Il faut lire L'Aide fatale de Dambissa Moyo (Moyo, 2009), pour comprendre à quel point l'aide dans le contexte humanitaire est une véritable arnaque qui sert plus au donateur qu'au bénéficiaire.

En fait, c'est dans cette perspective que l'aide à l'Afrique été orientée depuis les indépendances. Sinon comment expliquer que des puissances qui font assassiner systématiquement les dirigeants qui désirent construire leur pays, qui bombardent et tuent les populations deviennent subitement humanistes quand il s'agit de l'aide. Il en est ainsi parce l'aide participe à la logique de l'exploitation. Ceux qui ne jurent que par l'urgence du terrain pour défendre cette aide doivent savoir que, que malgré la véracité de leur argument, ils sont en accord avec l'exploitant néo colonial. Du reste, je ne crois pas que l'Afrique ait autant besoin d'aide que leurs montages médiatiques le font croire, mis à part dans le zones de conflits où les rebellions sont financées et soutenues par nos chers pyromanes et pompiers de la communauté internationale. Quoi qu'il en soit, l'Afrique a plus de moyens pour résoudre ses problèmes que ces larbins qui feignent d'être à son chevet aujourd'hui. C'est un continent, on le sait, simplement appauvri, auquel les coalitions internationales de la terreur refusent tout accès à l'autonomie.

La dépendance économique imposée aux Africains suscite une dépendance mentale tout aussi cruelle, car le rapport de l'humiliation par l'aide est un rapport de violence de type sado-masochiste où la victime subissant ce qu'Aminata Traoré appelle Le Viol de l'imaginaire (Traoré, 2002) est amené à nier sa propre capacité à se prendre en charge, malgré ses richesse. Il n'est pas surprenant de voir nombre de nos confrères participer à ce lynchage médiatique, tels ces marchands de "misère noire" qui figurent dans ce clip. Cette fâcheuse tendance à faire de notre propre humiliation un fonds de commerce est bien ancrée dans nos habitudes. On peut être pauvre et rester digne. Les peuples qui ont su consommer ces ruptures d'avec l'aide de l'oppresseur coûte que coûte, sont aujourd'hui des peuples libres, respectés et prospères. Il ne s'agit pas de nier les réalités du terrain, ni de manquer de compassion aux victimes, mais de mettre en question la supercherie de l'humanitaire et surtout sa responsabilité dans la création et la perpétuation de cette misère. Si ces actions dites humanitaires avaient véritablement une motivation honnête, cela se saurait. On utiliserait simplement cet argent pour venir en aide aux victimes, sans avoir besoin de faire injure à leur humanité, par une exhibition impudique de leur souffrance. Une telle entreprise humanitaire est plus destinée à nourrir son homme qu'à sauver des victimes. Une action humanitaire qui conditionne l'aide à l'humiliation n'en est pas une. Que ceux qui prétendent nous aider le fassent dans le respect de notre humanité ou qu'ils ne foutent le camp, car on n'a pas besoin de réinventer le sauvage nègre et taper autant de casseroles pour nous jeter des miettes à la saint saint-glinglin.

La nouvelle mode serait-elle de faire passer la pilule par la musique ? Il faut dire que le clip du groupe Les ricochets a poussé loin, trop loin la caricature ! A-t-on besoin d'ailleurs de sensibiliser le monde sur la misère de l'Afrique ? Les médias ne montrent que cela à longueur de journées, ce sont les images que les habitants de notre planète connaissant le mieux. Qu'on arrête donc de nous dire qu'on veut sensibiliser avec des montages farfelus de ce genre, dont l'impact est plus négatif que positif. Il faut être naïf pour croire qu'un tel étalage d'immondice peut susciter la compassion d'un monde capitaliste qui se nourrit des stéréotypes raciaux. C'est une preuve supplémentaire, si tant est qu'il en encore besoin, que les motivations de l'humanitaire sont autres qu'humanistes. Cette méthode consiste à jouer sur l'émotion d'un public-cible souvent inconscient des vrais enjeux de la production, de la promotion et de la consommation des clichés sur le "Noir". Nombre d'Africains sont ainsi amenés à produire ou à défendre de telles œuvres artistiques, sans se douter qu'elles participent du système néocolonial (Nous pensons ici aux films comme Case-départ, Les Intouchables, ainsi qu'à la récente scène de cannibalisme sous prétexte de lutte contre l'excision mimée par la ministre suédoise de la culture, qui fut l'œuvre d'un certain Makode Linde, un artiste noir. http://www.youtube.com/watch?v=NU3fy2agdhA&feature=share. Le phénomène est d'ailleurs monnaie courante dans notre littérature).

Le dénigrement et l'autodénigrement de l'Afrique et du "Noir" ont toujours été de mise dans les relations de subordination que l'Occident nous impose depuis des siècles. On vit dans une sorte de cercle vicieux où le négativisme est à la fois la cause, l'instrument et la conséquence de l'interventionnisme et du pillage des ressources par les bandes organisées du néo-colonialisme. L'aide sert à justifier la destruction et cette destruction provoque en retour un besoin d'aide. Ce cycle infernal ne s'arrêtera que le jour où l'Afrique parviendra à dire « NON ! » à l'aide et à l'imposture de la (auto)victimisation. Cette rupture est en tout cas nécessaire. Est-elle si pénible que ca ? L'Afrique est un continent riche qui s'ignore, un bienfaiteur qui se croit redevable. Il faut délivrer l'Afrique non seulement de cette misère réelle et médiatique fabriquée de l'extérieur, avec bien sûr la complicité paradoxale de quelques uns de ses enfants, mais aussi du discours de l'aide, des humiliations et dommages que ce discours hypocrite permet de lui infliger. Il faut sauver l'Africain de sa propre tendance à se complaire dans cette position d'éternel assisté. Que ceux qui comprennent cette cause de la lutte contre l'impérialisme de l'image, du racisme médiatico-artistique et de l'esclavagisme moderne à visage humanitaire fassent circuler ce clip sous le motif de la dénonciation.

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