dimanche 9 février 2014

KII KAN LA n°6 | 4ème INTERVENANT | Dr Taheruka Shabazz







Dr Taheruka Shabazz


Bonjour cher Tidiane Ndiaye, 

tout d’abord permettez moi de remercier le frère Pofrima Jëwriñu SEMEtt et toute son équipe pour nous permettre de poser les bases d’un débat sain, rigoureux et courtois.

Ce débat est une nécessité car dans l’ère de l’abondance d’informations, pouvoir faire le tri, donc trouver des plateformes d’échanges sur des bases scientifiques est vital. Nous voyons combien l’ignorance produit des ravages sans noms dans nos terres africaines et diasporiques où des membres d’une même fratrie se déciment à coup d’armes blanches ou à feu au motif de conflits ethniques et/ou confessionnels. C’est donc de notre devoir d’intellectuels africains et  plus précisément panafricains de prendre nos responsabilités afin de prévenir par nos réflexions, à défaut d’arrêter, ces tueries qui pullulent sur nos terres.

Cher Tidiane Ndiaye, je vous compte parmi les intellectuels africains des plus visibles et audibles de la sphère francophone bien que vos travaux reçoivent écho au-delà de la francophonie. J’en suis heureux, car vous vous attaquer à des sujets d’importance comme les traites transatlantiques et transsahariennes, les relations sino-africaines, la formation du peuple bantou, la démographie de la diaspora africaine d’Amérique, l’histoire des Bêta Israël improprement appelés Falachas, etc. Cette riche production intellectuelle, faîte de romans, d’essais et de publications économiques, est remarquable et je dois vous avouer que j’avais particulièrement apprécié les deux titres que sont « La Longue Marche des peuples noirs » et « Les Falachas, Nègres errants du peuple juif ».

Néanmoins comme vous devez vous en douter, en matière scientifique l’on fait rarement l’unanimité sur toutes ses positions. Il y a un certains nombre de points de vue dans vos recherches que  nous ne partageons pas.

Je ne vais pas toutes les passer en revu, mais si vous le voulez bien, pour des raisons pédagogiques, nous allons nous attarder sur un point en particulier, celui de la question de la traite transsaharienne.

Dans mon ouvrage « L’Opuscule révélé », sorti en 2010, j’abordais cette question en apportant un correctif sur le consensus scientifique autour de cette question.  Il est admis par une large majorité de scientifiques, dont vous-même, que la traite dite « arabo-musulmane » aurait duré treize siècles avec comme point de départ l’année 652 avec un prétendu traité de Baqt.

C’est ce que vous dîtes dans « Le génocide voilé »  à la page 10 : « Les Arabes ont razzié l’Afrique subsaharienne pendant treize siècles sans interruption. La plupart des millions d’hommes qu’ils ont déportés ont presque tous disparu du fait des traitements inhumains. Cette douloureuse page de l’histoire des peuples noirs n’est apparemment pas définitivement refermée. La traite négrière a commencé lorsque l’émir et général arabe Abdallah ben Saïd a imposé aux Soudanais un ‘Bakht‘ (accord), conclu en 652, les obligeant à livrer annuellement des centaines d’esclaves. La majorité de ces hommes était prélevée sur les populations du Darfour. Et ce fut le point de départ d’une énorme ponction humaine qui devait s’arrêter officiellement au début du XXe siècle ». Tidiane N’diaye, Le génocide voilé: enquête historique, p. 10, Gallimard, 2008

Or les données factuelles de la science historique montrent que durant les deux guerres du Dongola qui ont opposé en 642 et 652 l’armée makourite du roi Qalidurut aux généraux arabes, ces derniers ont été sévèrement battus marquant là les premières et plus importantes défaites des armées musulmanes durant tout le septième siècle. Voilà ce que nous écrivions dans « L’opuscule révélé » : « C’est Oqba ibn Nafi, le neveu d’Amir ibn Al-Aas (Gouverneur de l’Egypte), qui prit la tête d’une armée de 5 000 hommes pour conquérir le royaume chrétien de Makourie. La puissante armée makourienne infligea une sévère défaite aux troupes arabes. Les obligeant à mettre de côté toute velléité de conquête de ce royaume. C’est ce qu’on a appelé la « première guerre du Dongola (642)». Dix ans plus tard, Abdallah ibn Sa’ad ibn Abou As-Sarh, le deuxième gouverneur arabo-musulman de l’Egypte, repartit à la conquête du royaume de Makourie avec 5 000 hommes. Le roi Qalidurut doté d’une armée phénoménale avec des archers aux pouvoirs légendaires écrasa cette seconde tentative arabe d’invasion du royaume chrétien de Makourie. De l’avis de tous les spécialistes les deux guerres de Dongola (642 et 652) sont les plus lourdes défaites que les armées islamiques aient pu essuyer. » Taheruka Shabazz, L’Opuscule Révélé, pp. 70-71, 2010, ISA Publications 

A la lumière de ces événements, une question s’impose. C’est la première question que je vous pose :

1°) Comment des armées Arabes vaincues dans les deux guerres du Dongola en 642 et 652 sous les commandements des généraux arabes d’Amir ibn Al-Aas et Abdallah ibn Sa’ad ibn Abou As-Sarh ont fait pour imposer leur pouvoir à la puissance victorieuse de Makourie dirigée par Sa majesté le Roi Qalidurut ?

De plus il y a un autre élément qu’il nous faut signaler et cela touche à l’authenticité de document dit traité de Baqt. Dans L’opuscule révélé nous expliquions ceci : « Aussi la seule version que nous avons de ce baqt provient de l'auteur arabe egyptien Ahmed Al-Maqrizi (1364-1442) qui lui-même s'appuie sur une source d'un certain Abou Zacharia (auteur du IXème siècle). Abou Zacharia prétend que sa version "authentique" vienrait d'une lignée traditionaliste qui remonterait jusqu'à un contemporain d'Abdallah ibn Sa’ad ibn Abou As-Sarh, l’Emir d’Egypte et présumé signitaire du Baqt. » ibidem
Et nous savons qu’en l’an 750 le Diwan de Fustat a été incendié avec toutes les archives officielles de l’Etat. Donc il est impossible qu’Abou Zacharia ai pu avoir entre ses mains un quelconque traité, si tant est que ce document ai pu exister.

2°) Nous en venons donc à notre deuxième question : comment avez-vous pu travailler sur un tel document s’il a existé ?

3°) Une question connexe à la seconde commande de vous demander de nous indiquer les termes arabes et makourites employés pour désigner « les esclaves » dans ce fameux traité de Baqt (s’il a existé).

4°) En rapport avec l’extrait de la page 10 de votre ouvrage « Le génocide voilé » : 
Pouvez-vous nous fournir la documentation historique qui vous a permis d’écrire que la majorité des centaines d’esclaves soudanais, qui auraient été livrés chaque année à l’Egypte conquise par les armées arabes, proviendraient du Darfour. D’autant plus que cette région de l’actuelle Soudan ne faisait pas partie du Royaume de Makourie et que la densité démographique, hier comme aujourd’hui, y est très faible ?

Pour finir, disons qu’aucune armée arabe n’a vaincu les armées des trois royaumes chrétiens du Nil que sont Makourie, Alodie et Nobatie entre le 7ème siècle et le 14ème siècle. Ce sont les Mamelouks donc des Turcs qui ont fait chuter le royaume de Makourie au 14ème siècle.

Cette remise en cause de la validité/authenticité du Baqt, de l’issue des deux guerres du Dongola (642 et 652) et la chute tardive (14ème siècle) des royaumes chrétiens nilotiques milite pour une relecture et une correction des prétendus 13 siècles ininterrompus de traite transsaharienne au dommage des terres qui constituent l’actuel Soudan.

Merci d’avance pour les réponses que vous nous apporterez.


REPONSE du Prof Tidiane Ndiaye



  • Professeur d’économie et Directeur de recherches à Sup – de – Co Caraibes
  • Chargé d'études à l'INSEE
  • Spécialiste en civilisations  d'Afrique noire et de ses diasporas
  • Plusieurs fois nominé au prix Fetkann de la recherche
  • Nominé au Prix Renaudot de l'essai en 2008

Prof Tidiane Ndiaye
Anthropologue -  Economiste - Ecrivain

Dr en Economie
Dr en Anthropologie





NOTICE BIOGRAPHIQUE 

DE Prof TIDIANE NDIAYE


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