mercredi 5 mars 2014

L'INTERVIEW (1) | Prof Tidiane Ndiaye ... [ECHO KII KAN LA? LU MU NU INDAALEEL? n° 6]

"L'Afrique et ses diasporas
 en question"


Pofrima Jëwriñu SEMEtt :
 « Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »  Que vous inspirent ces réflexions d’Aimé Césaire ? S’appliquent-t-elles actuellement à l’Afrique et à ses diasporas ? Comment se portent l’Afrique et ses diasporas ?



 Prof Tidiane Ndiaye  

En fait Césaire parlait de civilisations occidentales ayant colonisé d’autres et étant en voie de décadence. Quant aux civilisations négro-africaines qui nous intéressent ici, les choses sont beaucoup plus complexes. Comme je le rappelle souvent, l'agression majeure tout au long des siècles, dont l’Afrique fut victime, puis son occupation suivie de sa mise en coupe réglée, a sans aucun doute marqué un coup d'arrêt à une certaine évolution de ses civilisations. Ce tournant a impitoyablement arraché et isolé les peuples noirs de la caravane humaine, à une époque où naissaient des techniques qui allaient à terme, permettre au reste du monde d’entrer dans une nouvelle ère de progrès. On peut subodorer qu’un tel « bouleversement » a brouillé la conscience historique de l'homme noir, aggravé ensuite par l'énorme ponction humaine qu’il a engendrée au cours des traites négrières. Aussi, l’Afrique ne pouvait échapper à la règle des civilisations mortelles de Paul Valery. Au cours des siècles, l’arrivée des Européens et des Arabo-musulmans d’abord esclavagistes puis colonialistes, s’est traduite par une cascade de malheurs pour le continent.

L’Afrique fut saignée à blanc et par la suite, notamment sous la colonisation, ses peuples furent exploités et maintenus dans un état de sujétion. Pour spolier les richesses, détruire les cultures, ruiner les traditions, nier l’histoire et gommer la mémoire, les forces coloniales européennes ont massacré ou martyrisé de nombreux peuples africains. Et quant à cette colonisation, elle n’a jamais pris avec le désengagement des puissances européennes. Seuls les modes de dominations avaient été modifiés par un système que Nkrumah qualifiait de néocolonialisme et définissait comme : la situation d’un pays politiquement, juridiquement souverain, mais dont les décisions essentielles émanent de forces extérieures. C’est dans cet esprit que le désengagement européen en Afrique fut amorcé. La « Françafrique » pointait à l’horizon. Ensuite au début des années soixante, la souveraineté de la presque totalité des Etats du continent noir fut transférée à des pouvoirs  locaux. Ce mouvement ressenti comme une libération, s'est déroulé dans un cadre où était institué un ordre économique international, dans une division du monde entre pays industriels développés et pays sous-développés. Et jusqu’à nos jours, les premiers fixent les règles du jeu, tandis que les seconds les subissent de plus en plus, dans le cadre d’une progressive mondialisation des marchés. Généralement agricoles et exportateurs de matières premières, les pays africains sous-développés, sont restés très dépendants des anciennes puissances coloniales et leurs économies régulées par les spéculations boursières des capitales occidentales. Le poids des anciennes métropoles continue de marquer l’Afrique sur tous les plans, du tracé des frontières et des principales voies de communication aux relations économiques, politiques et culturelles. Cette situation n’est tout simplement que le résultat de la révolution industrielle, qui s'est développée en Europe et en Amérique du Nord. L'interdépendance économique s'est instaurée de fait car, sans l’occupation et le pillage des richesses du sous-sol africain, pour alimenter les industries de transformations occidentales, cette révolution industrielle n’aurait pu se faire. L’expansion croissante du commerce avec l'Afrique, se fit aussi grâce à une autre révolution, celle des transports.

Le commerce était longtemps resté cantonné sur les côtes et le long des fleuves. Aussi la révolution des transports, fit que dès la fin du XIXème siècle les pays du Sud en général, commencèrent à occuper une place de plus en plus importante dans le commerce mondial. La part des colonies dans le commerce français est passée de 6% en 1900 à 25 %  en 1959, à la veille des indépendances. Dans ce contexte, les puissances coloniales ont empêché l’industrialisation des pays africains sous leur contrôle. Car d’une manière générale, dès les débuts de l’occupation coloniale la seule possibilité qu’ils entendaient leur offrir, restait l’exportation de produits agricoles et de matières premières, essentiellement au bénéfice de leurs métropoles. Cette idée a prévalu bien après les indépendances. Les règles du marché international, ont continué à maintenir, un écart important entre les pays industriels d’Europe et ceux du Sud, dans le cadre de ce que l’on appelle communément les termes factoriels de l’échange. Cela veut dire en clair que jusqu’à nos jours, ces règles d’échange condamnent l’Africain à être dépouillé dans toutes les transactions. L’exploitant ivoirien aurait  beau consacrer  autant de soin et de compétence à la culture de ses ananas ou cacao le fermier américain à l’élevage de ses bœufs, leurs revenus respectifs seront toujours très différents. Ceci au mépris d’une certaine justice, qui voudrait que des compétences égales, doivent être récompensées par des revenus égaux.

Dans le même temps, les matières premières africaines ont perdu près de 70 % de leur valeur depuis les années 60-70. L’impasse était presque totale car, sur conseils des institutions internationales comme le FMI, beaucoup de pays du continent noir se trouvent presque obligés d’exporter les mêmes matières premières (minerais, cacao, café), et d’importer les mêmes produits manufacturés, dont la plupart sont fabriqués à partir de leurs matières premières exportées et qu’ils paient de plus en plus chers en retour. Car pour traiter ces richesses extraites du sous-sol africain, et dont le cours dépend arbitrairement des bourses occidentales, il n’existe pas d’industries en quantité suffisante. Leur non-traitement sur place fait donc, que la plus-value de leur transformation, bénéficie aux pays développés. A ce rythme, rien d’étonnant que les Africains comptent à peine aujourd’hui, pour moins de 2 % du commerce mondial. Les élites africaines ont longtemps été complices objectifs de la stratégie de pillage du continent. Elles se prêtèrent ainsi au jeu, en aidant à maintenir leurs pays, dans une situation de néocolonialisme. Dans la plupart des pays africains, l’Etat est depuis les décolonisations, confisqué par une oligarchie crispée sur ses privilèges. Des dirigeants prompts à empocher les subsides au lieu d'en faire bénéficier leurs peuples. Exception faite de quelques rares pays dotés d'un système politique démocratique, les mêmes bailleurs de fonds continuent de traiter avec des «éléments légaux», que constitue généralement la classe dirigeante autoproclamée, non-mandataire des peuples mais dépositaire de privilèges permanents. Ceci au détriment de l'Afrique vraie et profonde, qui est toujours maintenue à l’écart de ses propres affaires. Ces peuples se sont ainsi retrouvés pendant des décennies, injustement tenus malgré eux, au remboursement d’une dette colossale dont ils n’ont jamais été les vrais bénéficiaires. L’une des conséquences directes fut qu’au sens économique, il n'existait plus de plans sérieux, pouvant permettre aux pays africains les plus pauvres de rembourser intégralement cette dette, tout en menant à bien des objectifs de développement.

Les terribles conséquences de cette dette ont longtemps constitué et constituent encore, un facteur de déstabilisation mondiale. Elles n’ont pu que favoriser des mouvements de populations du Sud vers le Nord. Voilà grosso modo, les raisons du retard actuel de l’Afrique, ce qui n’a rien à voir avec la décadence de ses civilisations. Et comme ces problèmes sont d’ordre socio-économique voire politique, les pouvoirs actuels semblent vivre une nouvelle ère avec l’arrivée de la Chine sur l’échiquier de la mondialisation. La question est de savoir, si les élites africaines pourront négocier ce virage, en privilégiant les intérêts de leurs peuples ?

Pofrima Jëwriñu SEMEtt
Bonne transition, car il semble que l’Afrique s’oriente de plus en plus vers l’Asie dans le domaine de la coopération au détriment de l’Occident. Qu’en pensez-vous ?



Prof Tidiane Ndiaye 

 Depuis l’implantation chinoise en Afrique par la diplomatie du carnet de chèques, un bilan concret est bien visible. Sur l’ensemble du continent, des hommes d’affaires ou des ingénieurs chinois ont reconstruit et réaménagé des infrastructures longtemps délaissées, alors qu'elles sont vitales pour une évolution économique durable. La présence active des Chinois sur le continent noir, a aussi relancé la concurrence et subséquemment amélioré les termes de l'échange, en offrant une meilleure rémunération des produits d'exportation. Aujourd’hui à côté des partenaires dits « traditionnels » comme la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et le Japon, cette rivalité a attiré de nouveaux acteurs que l'on qualifie d'émergents, bien que certains aient déjà atteint le seuil conventionnel de croissance. L’Inde, la Corée du Sud et le Brésil se distinguent par l'importance de leurs investissements sur le continent. La Turquie y est également de plus en plus présente, de même que l'Iran, le Qatar et Dubaï. Avec l’engagement des Chinois, nombre de pays africains ont bénéficié d’aides et d’investissements massifs. Ils se sont vus accorder des remises de dette ou des tarifs commerciaux préférentiels.

Dans des pays pauvres en ressources naturelles, comme le Mali, le Burkina, le Bénin ou le Ghana, les investissements chinois ont permis de relancer certaines entreprises locales très largement déficitaires. Le commerce sino-africain y a permis de doper considérablement les cours de plusieurs produits agricoles (coton, cacao, etc.) qui constituent souvent leurs seules sources de revenus. L’austère FMI admet que la présence chinoise en Afrique est bienfaisante. Non seulement elle a contribué à la croissance des PIB nationaux, mais a aussi permis à certains États, de faire face à la dernière grande crise financière. Les partenaires européens y gagneraient aussi, si la coopération sino-africaine provoquait un essor économique et commercial susceptible de stabiliser les populations africaines. Il arrêterait l’infernale spirale migratoire vers l’Europe en général. Au vu de tout ce que les Chinois ont déjà réalisé, leur intérêt pour le continent pourrait donc représenter une chance. Il reste à savoir si la Chine dans son engagement en Afrique agit en vrai partenaire ou penche pour une démarche néocolonialiste. A une question sur le néocolonialisme, Hong Mei, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères a pourtant répondu : « Le néo-colonialisme existe en effet en Afrique, mais absolument pas du fait de la Chine ». Mais il ne dit pas à qui il fait allusion. Avec les Chinois il faut apprendre à deviner…

Pofrima Jëwriñu SEMEtt
 Que  représente la Chine dans le monde actuel ? Comment sont les relations entre la Chine et l’Afrique (et ses diasporas) ? La Chine est-elle un danger pour l’Afrique ou participe-t-elle à sa libération du joug impérialiste occidental ?



Prof Tidiane Ndiaye 

 En fait contrairement aux Européens qui les ont plus longtemps fréquentés et les connaissent mieux, les Africains ne maitrisent qu’imparfaitement les déterminants psychologiques des populations chinoises dans leur rapport avec les non asiatiques. Ils ne sont guère alertés par le spectaculaire revirement du géant asiatique qui hier les ignorait. Il ne serait jamais aussi présent sur le continent noir, si les matières premières africaines n’avaient pas été en grande partie, à l’origine de ce que d’aucuns qualifient de « Miracle chinois ». L’empire du Milieu a compris que pour mieux s’en accaparer et sécuriser cette source, il était plus judicieux de s’implanter solidement et de manière durable sur place. En Afrique, la Chine achète et vend, exploite des mines et des forêts, sans se préoccuper de l’environnement et du progrès social. Elle construit des infrastructures sportives et des palais présidentiels sans le moindre transfert de technologie. Elle investit très peu dans le développement industriel. Délaissant la morale des peuples dominés et exploités d’hier, l’empire du Milieu se distingue aujourd’hui par des pratiques de corruption dans l'obtention des contrats. Son objectif de bouter hors du continent les entreprises occidentales est clair. Ce qui devient tout aussi clair, est que sa présence sur le terrain est plus néfaste encore pour les entreprises africaines, qui se voient exclues des marchés en raison du dumping forcené des firmes chinoises. Beaucoup d’entre elles sont en faillite ou sont sur le point d'y basculer.

Pourtant tous les accords prévoient, dans les contrats liés aux lignes de crédit chinois, une répartition équitable entre les entreprises locales et les entreprises chinoises. La « tricherie » consiste à ne pas respecter ces engagements, ses firmes s'adjugent presque tous les contrats et n’établissent jamais de partenariats avec des entreprises locales. Non seulement la plupart des industries africaines naissantes sont touchées par cette forfaiture, mais les Chinois empêchent aussi la main d'œuvre de bénéficier de l'effet d'aubaine de tous les nouveaux projets. Ceci en raison d'un taux insuffisant de « Local Content », c'est-à-dire d'embauche et de sous-traitance locale. Tous les grands projets d’infrastructures sur le continent se font essentiellement avec de la main-d’œuvre chinoise, dans des pays où le taux de chômage peut dépasser les 80 %.

Alors que l’Afrique a besoin de stratégies qui permettent de briser le cycle de la pauvreté. Or, selon Tsidiso Disenyana, un chercheur sud-africain : « L'argent investi par les Chinois ne profite pas aux économies domestiques ». De quoi soulever l’inquiétude générale, comme en Angola, où l’empire du Milieu finance la reconstruction nationale, mais ses entreprises s’attribuent la presque totalité de ce juteux marché. En fait le « Gagnant-Gagnant » tant vanté par les Chinois, n’est en réalité qu’un « Made in China » exclusif… Aussi, le fait chinois d’aujourd’hui est une donnée qui conditionnera ou non l’avenir de l’Afrique. Le continent noir doit considérer la Chine comme un partenaire à l’égal des autres. Il doit harmoniser ses différentes coopérations, aussi bien avec les pays européens qu’avec les États-Unis, afin de maximiser les résultats de ces synergies. 


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