jeudi 13 mars 2014

L'INTERVIEW (4) | Prof Tidiane Ndiaye ... [ECHO KII KAN LA? LU MU NU INDAALEEL? n° 6]

"L'Afrique et ses diasporas en question"


Pofrima Jëwriñu SEMEtt
L’esclavage et la traite des êtres humains sont-ils une sorte de manifestation du racisme ? Ces pratiques ont-elles existé en Afrique avant ses différents contacts avec les peuples indo-européens et sémites ? Les programmes scolaires en Afrique et dans ses diasporas prennent-ils en charge convenablement la question. Qu’en est-il de l’Occident et des pays arabo-musulmans ?


PROF TIDIANE NDIAYE

En fait au cours des siècles, s’il est un phénomène universel et qui existait dans toutes les communautés humaines et dans toutes les aires de l’histoire, est que nombre d’hommes n’ont cessé d’être réduits en objets de trafic par leurs semblables. Aussi, rien d’étonnant qu’on trouve traces de pratiques d’asservissement dans les sociétés africaines, depuis la nuit des temps pharaoniques. Au regard de l'histoire, les peuples d'Afrique ne sont pas demeurés à l'écart de la même évolution, qu'ont connue, la presque totalité des civilisations humaines. Chez les Grecs et les Romains, oublions la Haute époque et les querelles des cités entre elles -  époque où l’esclave était denrée commune -,  pour se retrouver à Athènes quatre siècles après le Christ. Là, on ne dénombrait pas moins de Deux cent cinquante mille têtes serviles, autant dire que les citoyens en possédaient au moins un chacun. Grâce à Xénophon, nous savons combien il était alors aisé de se procurer des esclaves. Venus de la Haute Égypte, les Nubiens (déjà des Africains), y étaient appréciés, bien qu’ils fussent en nombre restreint.

 Chez les Romains, l’esclavage était aussi chose courante. Au cours de leurs nombreuses guerres de conquêtes - si bien illustrées par Jules César -, ils réduisirent à l’état d’esclave un nombre considérable de captifs pris les armes à la main ou « raptés » dans leurs lointaines colonies. Ils étaient pour la plupart dits de « race » blanche. La Rome Antique a eu recours à l’esclavage sur une large échelle, pour la production de marchandises. Il y aura jusqu’à 3 millions d’esclaves en Italie, soit près de 30% de la population. La révolte de Spartacus, en fut l’un des épisodes les plus connus. Des dizaines  de milliers d’esclaves révoltés y laissèrent leur vie. A l’issue d’un combat farouche, le général Crassus rendit son nom immortel en faisant crucifier dix mille d’entre eux le long de la voie Appienne. Mais Rome n’était plus dans Rome, ce qui fit que quatre siècles plus tard, les bouleversements de la Cité précipitèrent la chute de l’Empire. Quant aux peuples d’Occident, toujours sous la botte des conquérants de tous acabits et victimes des aléas de la guerre, ils continuèrent de payer le tribut aux « maîtres » et cela, jusqu’à la Renaissance. L’éternelle loi du plus fort a toujours fait du vaincu l’esclave du vainqueur, décidément Vae victis ! Dans les faits, le Moyen Age fut en Europe, une époque faste pour le trafic d’esclaves, dont Arabo-musulmans et Juifs firent en partie les frais. La Méditerranée devint le « champ de bataille », où Latins et Orientaux s’affrontèrent dans des combats sanglants, dont firent également les frais des centaines de milliers d’autres malheureux. Tout au long des siècles et jusqu’à la prise de Constantinople par les Turcs, les « slaves », nom donné par les Arabo-musulmans aux captifs blancs européens, furent très nombreux sur les marchés d’esclaves. On sait quel fut leur sort et nous verrons comment ils seront progressivement remplacés par les Africains. Quels que soient les continents et les civilisations, la domination de l’homme par l’homme comme on sait, constitue une des caractéristiques fondamentales de l’histoire de l’humanité. L’esclavage est tout simplement, la plus marquante et la plus extrême de ces caractéristiques. Il est vrai que le combat politique ou juridique, remplace aujourd’hui la morale, cela est un fait. Chacun y va de son couplet, et c’est à qui fera le mieux entendre sa voix quelquefois dans une sorte de concurrence des Mémoires.

 On sait que l’homme fut de tout temps soumis « au joug de l’Homme » (saint Augustin) : esclavage, servage, voire même de nos jours : prostitution et exploitation des enfants…Ce fut le lot des civilisations, aucune n’y a échappé. Aussi, proclamer que telle société fut « esclavagiste » ou eut telle ou telle pratique immorale est, en quelque sorte, s’ériger en juge d’une cause universelle pourrait-on penser. Car Africains, Européens (Grecs, Romains, etc.), Arabes, Persans, Chinois, Indiens du Mexique et des Andes, tous plus ou moins s’y sont employé sous diverses formes, dans la libre pratique d’un système que notre éthique moderne réprouve. La force ou les religions furent les armes qui en permirent l’usage en toute tranquillité d’esprit. Chrétiens et Musulmans en abusèrent. Mais force est de reconnaître que la dimension prise par la traite et l’esclavage dont ont été victimes les peuples noirs, dépasse en traitement des victimes, en durée et en horreurs, tout ce qui l’avait précédée. Et dans la genèse de ces malheurs,  historiquement la traite négrière est une invention du monde arabo-musulman. L’ampleur de cette  tragédie inaugurée par les Arabes, est en cela unique, qu'elle correspond à une forme inédite d’esclavage, de par son intensité, sa justification, sa nature mais surtout sa durée (treize siècles) et le nombre de sociétés qui l'ont pratiquée. Cette entreprise gigantesque, aurait pu conduire à la disparition totale des peuples noirs sur le continent africain. Tout ceci pour satisfaire les besoins expansionnistes, marchands et « domestiques », des nations arabo-musulmanes. Pour ce qui est de l’esclavage dans les sociétés africaines, les griots historiens oraux et véritables mémoires vivantes nous apprennent, qu’avant l’arrivée des Arabes, le système d’asservissement préexistant en Afrique subsaharienne, qualifié à tort de « traite ou d’esclavage interne », était plutôt du servage, sous formes agricole, domestique ou militaire. Ce système était donc une institution de domesticité aussi diversifiée qu’accentuée. Celle-ci se différenciait de l'esclavage de plantation américain. Pour preuves, lorsque l'administration coloniale française la découvrit au XIXème siècle en Afrique de l'Ouest, elle fut certes frappée par son ampleur. Ceci la plaçait devant un dilemme :  Aurions-nous dû, s'interrogeait le général  Faidherbe lui-même, alors gouverneur du Sénégal, à mesure qu'on annexait un territoire depuis 1848, y mettre en vigueur le décret d'émancipation ?  Rigoureusement, c'est ce que l'esprit de la loi eût exigé. » En fait, beaucoup d’administrateurs civils ou militaires coloniaux ne le firent pas, parce qu’ils refusaient à ce système le terme d'esclavage. Ils insistaient sur l'aspect personnel des rapports entre le maître et le captif. S'appuyant sur les chefferies locales, pour recruter de la main-d’œuvre par leur intermédiaire, l'administration coloniale décida de préserver pendant longtemps cette forme de servage spécifique aux traditions africaines. C’est donc en toute objectivité qu’ils substituèrent les termes de « captifs » et de « servage », à ceux de « esclaves » et de « esclavage. » Nombre de voyageurs de ce temps reconnurent cette originalité en matière d’asservissement, comme Mgr Cuvelier qui notait : «L’institution de l’esclavage comme elle existait au Congo paraissait tolérable.» En effet, au Congo le maître appelait son captif par Nvana, qui veut dire : l’enfant ou le fils.

 Et l’amiral Fleuriot d’ajouter : « L’esclavage est une institution domestique chez les populations Wolofs (ethnie majoritaire au Sénégal.) Les mœurs y sont douces, la condition de l’esclave ne diffère que peu de celle de l’homme libre. Aussi, malgré quelques velléités de réforme, la colonisation française s’accommodera parfaitement de l'ordre social préexistant. Depuis l’introduction de l’Islam, il y a un grand nombre d’affranchis, qui continuent à vivre sous le patronage d’un maitre auquel ils appartiennent ; ils ne peuvent jamais se mêler avec les familles libres, qui restent toujours supérieurs en rang. L’esclave a un pécule ; il est compris dans la distribution des terres, mais il doit remiser sa moisson dans l’enclos de son maitre, qui peut s’en approprier les produits en cas de disette. » Isolée du monde méditerranéen pendant des millénaires, l'Afrique noire a ignoré jusqu'à l'ère contemporaine la propriété foncière. La propriété privée n’existait pas dans nombre de pays ou alors de façon très limitée. L’environnement étant propriété commune, beaucoup de familles choisissaient de mettre toutes leurs terres en coopérative, pour les exploiter. L’argent n’existait pas au sens où nous le connaissons aujourd’hui. Mais progressivement l'enrichissement et l'élévation sociale, viendront à dépendre, de la possibilité de cultiver un maximum de surface. D'où la nécessité de disposer d'une importante main-d’œuvre. Ainsi dans les sociétés africaines plus un homme possédait de serfs pour cultiver ses terres et de femmes, plus il était riche. Et plus il était riche, plus il était en situation d'accroître son « patrimoine » de femmes et de serfs. C’est ainsi que la voie fut ouverte vers les conflits, pour se  procurer de la main-d’œuvre. Ce qui fait dire à l'historien Marc Ferro : «Pour autant que la notion de la propriété de la terre n'existait pas, les hommes et les femmes constituaient la seule source de richesse. Leur capture et leur commerce, par la guerre ou autrement, animaient les conflits entre les royaumes.» Depuis des temps immémoriaux, jusqu’à une période récente, les sociétés de l'Afrique subsaharienne n’ont donc connu que des captifs, résultant d’abord de ces conflits dont parle Marc Ferro. Ils n’étaient pas vraiment sanguinaires aux débuts, même dans des sociétés redoutablement guerrières. Cependant, ces affrontements allaient commencer à s’intensifier d’une manière générale dans de nombreuses régions africaines, avec l’arrivée des Arabo-musulmans, qui y trouveront l’intérêt, que nous aurons l’occasion de développer largement ici. Aussi, les populations perfectionneront de plus en plus leurs moyens et méthodes de combat. Les guerres tribales se firent plus violentes, les chefs de clans victorieux, au lieu de se contenter des terres conquises et d’une reconnaissance, obligeaient les vaincus à accepter une position de subordination. Également de vieilles rancunes de familles et des rivalités de tribus provoquaient souvent des conflits tout aussi dévastateurs. Les vaincus devenaient captifs des vainqueurs.

 Le résultat de ces affrontements, était que des famines et des disettes devenaient fréquentes et parfois si dramatiques, que des hommes libres n'hésitaient pas à se vendre eux-mêmes comme captifs ou à vendre leurs propres enfants. Les coupables de certains crimes comme les sorciers, pouvaient être réduits en servage et éloignés de leur région d'origine. Il arrivait aussi que des individus se vendent eux-mêmes à un maître, pour éteindre une dette qu'ils ne pouvaient rembourser. D’autres qui avaient perdu leurs proches, pouvaient aussi par le servage, être socialement réintégrés. Ils abandonnaient leur patronyme pour adopter celui d’un maître. Selon les récits des premiers voyageurs occidentaux - confirmés par les griots -, ayant visité l'Afrique noire, on estime qu'un quart des hommes avaient un statut de captifs ou de travailleurs « contraints. Environ 14 millions d’individus étaient rangés dans cette catégorie. Il serait donc difficile de nier, que les sociétés du continent noir, n’évoluaient pas dans ce système, pouvant être qualifié d’asservissement ou de travaux forcés, selon les appréciations. Pour autant, nombre d’historiens occidentaux ont tenté de démontrer, qu’il existait une cruelle et inhumaine traite négrière interne en Afrique, au sens de ce qu’ont pratiqué les Arabo-musulmans et les Européens dans le Nouveau Monde. Ils semblent oublier qu’une vraie traite est un commerce. Horrible et avilissant certes, mais un commerce d’êtres humains avec des règles. Celles-ci supposent des rabatteurs, des fournisseurs, des acheteurs, des relais, des circuits d’approvisionnement, capables de satisfaire une importante demande de captifs en assurant aussi leur transport. Autrement dit, une véritable logistique adaptée aux lois de l’offre et de la demande. Une telle organisation aussi mercantile que machiavélique n’existait pas en Afrique, avant l’arrivée des Arabes. Ce continent ne produisait que des captifs à usage interne. Contrairement à ce qui se passait en Méditerranée dans l'Antiquité, le continent noir ne connaissait pas l'esclavage, comme système d'exploitation économique et d’exportation d’esclaves. Son commerce extérieur se limitait pour l'essentiel, à l'échange d'or contre des bijoux, des étoffes, des armes et du sel. La vente de captifs de guerre - pratiquée notamment par le Ghana et quelques petits royaumes locaux -, comme produits d’exportation, y restait très réduite. Parce que dans l’administration de ces sociétés, elle ne constituait nullement de principale ressource pour les États. Autrement dit, « visiteurs » et Africains avaient des approches radicalement différentes des pratiques d’asservissement. Affirmer que les Arabo-musulmans - et après eux les négriers européens -, n’avaient fait qu’imiter des pratiques déjà en cours avant leur arrivée, en armant tout simplement les bras, est une grossière contre vérité. Le système de servage préexistant en Afrique noire, n’a fourni que des prises, que les négriers arabes ont été les premiers à exploiter de façon inhumaine et bestiale, par mépris des peuples noirs.

Pofrima Jëwriñu SEMEtt
Qu’est-ce qui vous a motivé à vous pencher sur « L’Afrique berceau de l'humanité », sur le Génocide « arabo-musulman », sur les « Zoulous », sur les « Chinois » (cf. Chinafrique) et sur les « Falashas » ? Y a-t-il un fil conducteur entre ces différents domaines de recherche ? Comment choisissez-vous vos thèmes de recherche ?

PROF TIDIANE NDIAYE

Comme tout le monde sait, à l’origine je suis Statisticien-Economiste de formation. J’ai mené une carrière de Chargé d’études à l’INSEE, tout en assurant des fonctions d’enseignant en économie et de Directeur de Recherches, dans de grandes écoles comme Sup-de-Co. Mais un jour de 1985, une amie commune, le Dr Khadi M’Baye de l’OMS, m’a remis en mains propres, de la part de Cheikh Anta Diop, son ouvrage « Civilisation ou barbarie » dédicacée avec tous ses encouragements. Il pensait à l’époque s’adresser à un jeune économiste brillant (selon ses mots), mais sans le savoir, il m’avait involontairement plongé au cœur des sciences humaines. Car après la lecture de cet ouvrage, puis de tous les autres de cet illustre pionnier de l’anthropologie des civilisations négro-africaines, j’ai été accidentellement pris de passion pour le sujet. J’ai décidé d’élaborer une thèse de doctorat d’anthropologie, sur la formation de l’empire zoulou au XIXème siècle. Ceci d’autant que malgré son âge avancé, le Pr Claude Lévi-Strauss, m’a fait affectueusement l’honneur de me diriger et avec une approche originale de l’anthropologie moderne. Après la publication de ces travaux chez L’Harmattan, sous le titre « L’Empire de Chaka Zoulou » dans la collection « Etudes africaines », j’ai décidé de continuer. Vous savez c’est lorsqu’on vit à l’étranger que nous sommes le plus confrontés à l’ignorance des gens quant aux apports inestimables des civilisations négro-africaines au patrimoine universel. Et c’est de cette réalité que je tire ma principale motivation dans mon œuvre.


Pofrima Jëwriñu SEMEtt
Votre production scientifique est-elle bien connue en Afrique ? Vos  œuvres sont-elles bien diffusées, lues et bien « comprises » en Afrique et dans ses diasporas? Envisagez-vous de traduire vos livres en wolof, en kiswahili, en lingala, en bambara ou en kelaalaa … en créole? Selon Frantz Fanon : « Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir, ou la trahir ». Qu’en pensez-vous ?



PROF TIDIANE NDIAYE

Vous savez comme dit le Viel adage : Nul n’est prophète en son pays… Comme beaucoup d’Africains, je suis parti très jeune en France. Ayant fait mes études et toute ma carrière en Europe et ailleurs, j’ai vécu plus à l’étranger que dans mon propre pays le Sénégal. Mais qu’à cela ne tienne, quelle que soit sa réussite ou ses échecs ailleurs, un Sénégalais rentre toujours à la maison un jour. Rien d’étonnant que mon œuvre soit moins connue en Afrique qu’ailleurs. Mais il faut dire que dans mon objectif de mise en valeur des civilisations négro-africaines, ma cible principale n’était pas les Africains eux-mêmes. Ce sont les autres qui ignoraient les immenses apports de nos civilisations au patrimoine universel, longtemps travestis ou falsifiés, qu’il faut informer. Ceci pour que la reconnaissance mutuelle de l’apport des uns et des autres, puisse permettre un meilleur rapprochement des peuples et vivre dans une grande famille humaine. Quant à la traduction de mon œuvre elle est effective dans plusieurs langues. Et cela n’est jamais l’affaire de l’auteur, mais celle des maisons d’édition en fonction de l’intérêt que peut susciter un travail. Et au demeurant, les langues des « visiteurs » d’hier, sont devenues aujourd’hui les principaux instruments de communication partout dans le monde. Je ne vois pas l’intérêt, de traduire mon œuvre dans les milliers de langues africaines, alors que trois ou quatre suffisent…’

Cordialement

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